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4
sur 5

Chronique en un acte

Personnages
Jean-Baptiste dit « JB », qui a lu la série De cape et de crocs
Edmond, qui hésite à la lire

La scène se passe à Paris, Edmond et Jean-Baptiste devisent dans le quartier Latin.

Edmond
Apercevant dans une vitrine les quatre titres de la série De cape et de crocs
Tu sais d’où ça vient ça ? J’en entends de plus en plus parler.

Jean-Baptiste
Normal, le quatrième tome vient de sortir, Le Mystère de l’île étrange. Le scénariste est un amateur de jeu de rôle et un de ceux qu’il a créés a donné un monde qu’il appelle Contes et racontars. De ce monde, il a scénarisé deux séries, De cape et de crocs et Garulfo.

Edmond
C’est pas Froideval et Joann Sfar qui sont aussi des auteurs « BD-rôlistes » ?

Ils passent maintenant devant le théâtre de l’Odéon et se dirigent vers la place Edmond-Rostand.

JB
Oui, mais De cape, c’est pas du tout le même univers. Pour te résumer, Alain Ayroles s’est inspiré du théâtre (Molière, la commedia dell’arte, etc.), du roman de cape et d’épée, de La Fontaine. La notion de représentation, de spectacle, est à la base de la série, c’est vraiment LE truc, avec une certaine utilisation de la langue française. Peut-être que le dessinateur participe au scénario, mais ça, je sais pas.

Edmond
Et ça donne une bonne série ?

JB

Oui, vraiment bonne. L’auteur joue beaucoup avec les codes narratifs de la BD.

Edmond
Donne un exemple…

JB
Eh bien dans le tome 4 il a une excellente trouvaille qui lui permet des constructions très riches. Je te laisse découvrir ça quand tu le liras, c’est pages 11 et 21… Mais y en a plein d’autres…

Edmond
D’accord, je te dirai ce que j’en pense. Et puis sinon ?

Ils viennent de passer la rue de l’Abbé-de-l’Epée.

JB
L’intrigue est très classique, je dirais même plus : elle est typique du théâtre classique et du roman d’aventure : rebondissements fréquents, importance des personnages secondaires, dialogues drôles et percutants, scènes intimistes de complots suivies de duels acharnés. Y a tout !

Edmond
Ca tient la distance sur les quatre titres ?

JB
Très bien, la qualité croît d’album en album. Petit à petit, les auteurs ont trouvé un certain rythme pour l’intrigue et un certain dosage pour les situations (humour, action, suspens, aventure…). Et puis ça fonctionne un peu sur le principe du feuilleton : à la fin de chaque tome, les personnages se retrouvent dans une situation critique ou dramatique et tu n’as le dénouement que dans le titre suivant.

Ils déambulent maintenant rue d’Ulm.

Edmond
On peut dire que le texte est « littéraire » ?

JB
Oui, tu as des passages en alexandrins, des expressions dix-septiémistes, du vocabulaire étranger… Et ça fait pas du tout prétentieux : Ayroles joue avec les situations aussi bien qu’avec le langage ou la littérature en général. C’est très plaisant.

Edmond
Du genre ?

JB
Ben par exemple, tu retrouves des allusions aux Fourberies de Scapin dans les quatre tomes sous des formes très différentes. C’est donc très riche et souvent très drôle… Ca touche à plein de domaine…

Edmond
Mais y a rien qui te gêne dans cette série ?

JB
Si y a qu’un truc. Je trouve que le dessin est pas au niveau du scénar. Pourtant, les couleurs sont excellentes et les ambiances sont parfaitement recréées, là-dessus y a rien à dire. Ce qui me pose problème, c’est le style utilisé pour les personnages, plus particulièrement les visages. C’est ni vraiment réaliste, ni vraiment humoristique, c’est parfois un trait simplificateur, mais y colle pas du tout avec le reste… Et surtout pas avec la mise en couleur expressive. Ca donne un décalage gênant qui n’apporte rien.

Edmond
Tu dirais que le dessin paraît d’autant plus plat que le texte est relevé ?

JB
Exactement !

Ils se sont arrêtés devant l’étal d’un libraire, Jean-Baptiste feuillette un ouvrage sur la bande dessinée, puis il reprend.

J’ai qu’une crainte avec cette série, c’est que le scénariste fasse comme Froideval, qu’il ne sache pas s’arrêter et qu’il délaye. Normalement, une tragédie classique se joue en cinq actes, là, on va bien voir…

Il continue de parcourir Case, planche et récit.

JB
Tiens, écoute ce que dit Peeters : « Entre un texte et des images, unis sur une page, bien des choses restent à inventer. Un siècle après avoir séduit les dessinateurs, la bande dessinée mériterait de retenir l’attention des écrivains. » Eh ben l’auteur De cape et de crocs est sur la bonne voie !