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« La relation de pouvoir qui autorise une portion de l’humanité à sélectionner, évaluer, collectionner les purs produits des autres doit être critiquée et transformée. » Vingt ans après, les formes d’appropriation occidentalo-centristes dénoncées par James Clifford s’affichent au Louvre, l’une des plus prestigieuses institutions muséales au monde…
Les arts d’Afrique, d’Asie, d’Amérique et d’Océanie sont entrés au Louvre ! Ils le méritaient certes, mais peut-on se féliciter d’une telle reconnaissance au vu des modes de présentation de ces objets ?

La première salle est consacrée à l’Afrique, continent qui représente et perpétue selon un vieil adage évolutionniste, les valeurs originelles de l’humanité. L’espace est lumineux, spacieux. Il invite à circuler autour des œuvres et permet de prendre pleinement conscience de la force, de la beauté de ces objets. Le visiteur tourne, contourne, se retourne pour glaner quelque information sur des pièces qui l’ont touché, mais la quête est ardue. Les cartels sont disposés à distance des œuvres, sur les murs environnants, comme par peur d’entacher la contemplation d’informations pourtant fondamentales.
Littéral, descriptif et parfois erroné ou incongru, le cartel renseigne peu sur les pièces. Les fiches explicatives pour lesquelles le visiteur doit se battre, vu leur nombre restreint, n’en disent pas davantage : elles sont l’expression de la glorification du collectionneur et non de l’artiste. Le catalogue fonctionne de même : dédié à l’histoire des collections, il célèbre des actes d’appropriation, se gardant bien de mentionner les pillages dont la majorité des pièces rapportées en Occident fut et est encore aujourd’hui l’objet. L’exemple le plus flagrant en sont les deux pièces Nok exposées ici. Les sites dont elles proviennent furent pillés, occultant la charge historique et culturelle véhiculée par ces objets et qu’une fouille archéologique aurait pu révéler. On lit sur le cartel : collection musée du quai Branly. On voudrait y voir inscrit : patrimoine culturel nigérian pillé.
Présentées comme des trophées, les œuvres d’Afrique, d’Asie, d’Océanie ou d’Amérique sélectionnées ici le furent en fonction de leurs qualités formelles. Le goût, la sensibilité esthétique seraient-ils universels ? En évacuant l’art de régions entières (pourquoi l’art du Nigeria et pas celui d’Afrique du Sud ? Pourquoi les Aztèques et pas les Incas ?), Jacques Kerchache (le commissaire de l’ »exposition ») a orchestré un regroupement d’œuvres représentatif de ses aspirations esthétiques personnelles, mais sûrement pas représentatif de l’art de ces régions du globe.

Le visiteur passe d’une salle à l’autre. Las de rechercher des informations, il se laisse éblouir, successivement et presque indifféremment de la diversité des contextes culturels, par des œuvres d’une rare beauté. Rien ne marque en effet le passage d’une ère géographique et culturelle à une autre, si ce n’est les cartes sommaires exposées aux murs. Ce parti pris formaliste du mode de présentation et de sélection des œuvres tend à annuler les différences au profit d’une classification dite « arts premiers ». Les œuvres d’Afrique, d’Asie, d’Océanie ou d’Amérique ne sont ni premières ni primitives ; elles sont. Autoriser qu’elles soient exposées au Louvre de la sorte représente une atteinte au respect qui leur est dû.

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