4
sur 5

Le dernier opus de la jeune québécoise s’inscrit dans la veine autobiographique de Ciboire de Criss !, son premier album traduit en français, tout en faisant définitivement entrer son auteur dans la cour des grands de la Bande dessinée. Changements d’adresse retrace trois Étapes décisives dans la vie de Doucet, à savoir la perte de sa virginité, sa formation ou plutôt son absence de formation artistique voire sentimentale à Montréal, et son séjour à New York l’espace d’une année. Cette œuvre, où l’auteur-personnage semble naïvement s’offrir au lecteur, est pourtant bien plus qu’une simple tranche de vie, comme c’était déjà le cas dans le Livret de Phamille de Jean-Christophe Menu.
Les décors extrêmement riches et fouillés d’un univers urbain toujours aussi inquiétant depuis Ciboire de Criss ! contrastent pourtant avec la grande simplicité et l’étonnante maîtrise narrative de l’œuvre. Sous nos yeux évolue une sorte d’Emma Bovary trash qui reviendrait sereinement et avec une bonne dose d’humour sur ce qui peut s’apparenter à des rites de passage universels, tels la défloration pathétique infligée par un artiste maudit ou encore la lente dégénérescence d’une relation qu’on croyait amoureuse. Certes, les hommes en prennent pour leur grade dans Changements d’adresse, du hippie obsédé par l’imminence d’une guerre nucléaire au cheum immature et jaloux d’un talent qu’il n’aura jamais. Nulle trace de rancœur ou d’amertume toutefois chez leur ex souffre-douleur ; juste la douce et tranquille vengeance qu’assure l’existence même de cette œuvre.

Mais aussi distancié soit-il, le regard porté par l’auteur sur un autre lui-même laisse affleurer un certain nombre de démons déjà présents dans les cauchemars lynchiens et obsessionnels de Ciboire de Criss. De la paranoïa générée par la grande ville au doute permanent sur sa propre valeur dans un milieu artistique (on croise d’ailleurs quelques gloires du comic underground américain comme Art Spiegelman ou Charles Burns) en passant par les séances de défonce sous l’emprise de drogues diverses et variées, l’univers de Julie Doucet côtoie l’abîme sans jamais y sombrer grâce au traitement humoristique de l’ensemble.
Que le génial Robert Crumb se rassure, ce petit bijoux de la Bande dessinée autobiographique confirme bien que sa descendance est assurée.

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