(...) Dans Chungking express (94, le film qui a fait connaître Wong Kar-waï en France), la musique joue un rôle encore plus déterminant au sein du scénario fantasmatique qui s'élabore lors de la seconde partie entre le flic matricule 663 (Tony Leung) et Faye, caissière d'un fast-food (Faye Wong). Celle-ci passe en boucle le California dreaming des Mama's and papa's, qui prend la forme d'un objet de séduction. Lorsque Faye s'empare du double des clés de l'appartement de 663, elle laisse traîner son disque préféré sur la platine de l'homme qu'elle aime. Sans se rendre compte de la manipulation de la jeune fille, 663 lui avouera plus tard qu'il a pris goût à la chanson, comme une déclaration inconsciente. Chungking express propose d'ailleurs de nombreuses variations autour du fétiche, de l'objet ravivant les souvenirs, symbolisant un état de dépendance ou de focalisation sentimentales (voir par exemple les boîtes d'ananas datant du premier mai collectées par le matricule 223 joué par Takeshi Kaneshiro). Une obsession qui peut se muer en animisme, 663 parlant aux divers éléments qui l'entourent comme à des êtres humains capables de comprendre son désarroi, et dont l'état prend valeur d'indice amoureux. Ainsi, les torchons humides pleurent, les savons usés sont déprimés et perdent du poids tandis que les nounours déchirés, plongés dans leur solitude, se laissent aller. L'intrusion de Faye dans l'appartement de 663 bouleversera les tendances, opérant peu à peu une véritable révolution domestique, s'amusant à remplacer les objets, laver la vaisselle, déplacer les vêtements, imposant sa personnalité à un environnement dominé jusqu'alors par la présence/absence de l'ancienne maîtresse de 663. Vivre sa passion équivaut ici à pénétrer en douce l'intimité de l'autre afin de l'entourer de signes de soi, jusqu'à ce qu'il y ait reconnaissance.

Les plus beaux ralentis du cinéma de Wong Kar-waï traduisent plastiquement l'impossibilité fusionnelle en dilatant le moindre contact à un point tel, que ce dernier devient le vecteur d'une émotion infinie. En partant d'un geste ou d'un instant qui, sans lui, auraient pu paraître anodins, le ralenti développe autant que possible leurs vertus mélancoliques et picturales. L'une des occurrences les plus marquantes reste à ce jour celle de Chungking express, où le matricule 223 effleure la tueuse à la perruque blonde (Brigitte Lin) en annonçant en voix-off qu'il tombera amoureux d'elle 36 heures plus tard. Non seulement le ralenti transfigure l'acte en esquisse passionnelle, mais il prend une valeur prospective qui place d'emblée les deux figures du côté du "déceptif" : le geste est important, la suite risque donc d'être charnellement encore plus maigre. Dans Happy together (1997), les ralentis se concentrent sur les fragments d'un désir qui se meurt. Si Ho Po-wing (Leslie Cheung) et Lai Yiu-fai (Tony Leung) font l'amour au tout début du film, l'union ne sera réitérée plus tard que sous forme minimale : une cigarette allumée, une tête posée contre une épaule... Ralentis, ces mouvements de l'un vers l'autre marquent davantage encore l'impossibilité de ranimer une flamme bel et bien éteinte. La passion a laissé place à la tendresse, malgré tous les efforts déployés.

Mais c'est étrangement à travers un film de genre (le wu xa pian ou film de sabre) que Wong exprimera de manière la plus poussée sa prédilection pour les désirs inassouvis. Les Cendres du temps (1994) représente la quintessence de l'art mélancolique du cinéaste, proposant une galerie de personnages guerriers mus par la seule énergie du désespoir amoureux, invincibles parce que déjà détruits. Les cris barbares y ressemblent à des plaintes dépressives, les raz-de-marée à des révoltes contre la fatalité, et les combats sont autant de manifestations désemparées : tuer pour oublier ce qui ronge l'âme. Le film culmine en une sublime séquence de caresses où les deux êtres qui se touchent rêvent chacun d'un autre. Mais ces désirs-là sont interdits. A travers l'enchevêtrement des visages et des torses, des mains et des cheveux, l'harmonie n'existe pas, le bon corps est toujours loin, inaccessible hors de l'imaginaire.

Yann Gonzalez











Corps céleste
Rencontre avec Tony Leung Chiu-waï, l'un des acteurs les plus doués de sa génération.




Miss Maggie
Maggie Cheung crève l'écran dans "In the mood for love". Parcours atypique d'une actrice modèle.




La beauté du manque
In the mood for love reprend le foisonnant travail de Wong Kar-waï sur les affects impossibles.






Cinéma et villes asiatiques
Panorama de la représentation des villes asiatiques au cinéma.
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La critique de
In the mood for love