ok | aide

NEWSLETTER

 

Piano mécanique
Cannes 2010
Queer-je ?
Labomatic
Chro Fake
Les Netocrates
Tops 10 ans

Laurent Terzieff, chantre de Brecht

01/11/00 - Theâtre - Entretien (2)

précédent

La poésie est-elle un moment de vérité ?

Tout vrai poète est à la recherche de quelque chose d’innommé. L’intelligibilité est toujours problématique, ça rejoint ce que je disais tout à l’heure : il s’agit d’aller au-delà de notre monde de représentation. De renouveler la pensée, par l’invention d’un style. Il n’y a pas que moi qui le dis.

Brecht le dit lorsqu’il explique qu’à partir des mots concrets il faut retirer une certaine matière et une certaine couleur…

Le poète ne se sert pas des mots comme le prosateur. C’est très flagrant chez Brecht. René Char disait que "les poètes savent faire surgir les mots qui savent de nous ce que nous ignorons d’eux". Sartre dit une chose un peu voisine et que je trouve tout aussi vraie ou en tout cas plus claire, moins poétique. Il dit que "le poète ne se sert pas des mots comme des signes mais comme des choses". A la limite, le poète ne se sert pas des mots, c’est lui-même qui les sert.

Et le comédien dans tout ça ?

L'oralité de la poésie participe à cette diffusion. Le comédien est une passerelle entre la solitude du poète et chacun de nous. Pour ça, il faut que le comédien ait bien défini pour lui-même les différents sens cachés du poème, sans jamais vouloir les imposer au spectateur. Il faut que pendant le temps de la représentation théâtrale, le poète devienne la propriété de tous, et c’est là que l’on quitte la solitude du poète. Il faut que le comédien sache faire partager son émerveillement, que sa voix s’ouvre sur un chant, avec son rythme, ses couleurs, ses silences, et que ce paysage sonore devienne le lieu du poète dans lequel le spectateur pourra se promener, choisir ses chemins, quitte à les tracer lui-même, quitte à s’y perdre.

En choisissant Brecht vous choisissez la difficulté. C’est une prosodie complexe et pure…

Sa poésie est très protéiforme. Elle fait le trottoir de tous les genres. Mais à chaque fois c’est génial et très personnel en même temps. Tout Brecht est comme ça. Même dans sa dramaturgie il a passé son temps, sa vie à plagier, à copier, à remanier, à condenser, mais il a tenu compte de toutes les acquisitions précédentes, pour en faire quelque chose de très personnel. Ce qui m’a vraiment motivé dans ce choix, c’est que Brecht est un grand poète tout court, et ça, peu de gens le savent. Dans sa poésie, on découvre presque un Brecht par lui-même, un Brecht anti-brechtien. On découvre un homme très différent de celui qui transparaît dans son théâtre, pour la bonne raison qu’il n’y a aucune subjectivité dans son œuvre dramaturgique. Il ne parle jamais de lui dans ses pièces.

Alors qu’il parle de lui dans sa poésie…

Il ne parle que de lui. Il parle de lui dans son rapport au monde, à l’irrationnel, à l’amour. Sa poésie est le lieu de la subjectivité, elle est aussi le lieu de la complexité. Ses pièces ne sont pas complexes, entendons-nous bien, ses pièces sont complexes dans la finalité, mais c’est la dialectique de la réalité qui est complexe chez Brecht. Mais les matériaux de cette réalité, saisis comme élément de sa dialectique, ne sont pas complexes. Au contraire, ils sont très blancs et noirs. Avec des mots très simples, il y a une alchimie du verbe : "Sur la terre où le vent est froid / vous n’êtes pas venu en rois / mais nu sans rien / enfant gelé, quand un lange vous fut donné par une femme / pas un seul pour vous rendre hommage / quand vous cherchiez votre équipage / ici vous étiez inconnu/ lorsqu’un homme alors est venu, prit votre main…" (Que le monde est amical, ndlr). C’est un des plus beaux poèmes que je connaisse.

Propos recueillis par Manuelle Calmat

Laurent Terzieff, quelques mises en scène (depuis 1980) :
Milosz (spectacle de poésie), Le Pic du bossu (S. Mrozek), Guérison américaine (J. Saunders), Témoignage sur Ballybeg (B. Friel), A pied (S. Mrozek), Ce que voit Fox (J. Saunders), Henri IV (L. Pirandello), Temps contre temps (R. Harwodd), Une heure avec Rainer Maria Rilke, Meurtre dans la Cathédrale (T.S. Eliot), Le Bonnet du fou (Pirandello), Brûlés par la glace (P. Asmussen).

Bertolt Brecht poète
mise en scène de Laurent Terzieff
avec Pascale de Boysson, Philippe Laudenbach, Laurent Terzieff

Maison de la Poésie
Passage Molière
157, rue Saint-Martin - Paris 3e
Renseignements : 01 44 54 53 00
Jusqu'au 31 décembre 2000

Kiosque Chro #67

Chronic'art #67
Juillet / Août 2010

Couv Chro pdf Sommaire Abonnement Points de vente