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Secret Chiefs 3 : La chevalerie théophanique de Trey Spruance

13/09/08 - Rock - Portrait (1) Née sur les cendres de Mr Bungle, Secret Chiefs 3 est une formation unique, big band à géométrie variable dont les disques autant que les (rares) concerts sont attendus comme le Messie par leurs adeptes, de plus en plus nombreux. Ca tombe bien, leur dernier album vient de sortir (lire notre chronique) et ils seront en concert pour la première fois à Paris à la Maroquinerie le samedi 20 septembre 2008, dans le cadre de l'alléchant festival Fiasco System (5 places à gagner ici). Nous nous sommes longuement entretenus avec leur leader, l'immense Trey Spruance, prophète révolutionnaire, leader spirituel aux accents chevaleresques, fin connaisseur d'ésoterisme et compositeur de génie dont l'érudition laisse pantois. En attendant l'entretien complet dans le numéro de novembre 2008 de Chro, nous vous offrons une mise en bouche exclusive.

Vous êtes seul dans votre salon, une fin de journée d'été, les stores inclinés striant le sol. Confortablement lové dans le défoncé du sofa, vous vous projetez un film dans votre tête. Vos yeux mis clos, la musique des Secret Chiefs 3 dicte l'action. The End times, Combat for the angel, Orbital room in the hall of resurrection, tous les genres y passent : science-fiction arabe, péplum gothique, splastick cyberpunk - entrecoupés de lents plans-séquences tarkovskiens extatiques qui se mêlent à d'étranges et déstabilisants passages visionnaires herzoguiens. Vous voyez des traversées d'océans à la vitesse de la lumière, des images beiges de peuples mutants en exil, des catastrophes écologiques déclenchées par des sectes néo-théosophistes, des apparitions fugitives du douzième Imam, une enquête infinie sur des actrices assassinées, un romancier de science-fiction bicaméral conduit par la Voix du prophète Élie et trente Oiseaux en quête de leur Seigneur Secret, caché au-delà de la Montagne de Qâf. Quand le disque arrive à sa conclusion, quelques instants avant le générique de fin, vous visualisez un cowboy sur son cheval, au milieu de la vallée de la mort. Il ne rejoint pas le soleil couchant : il s'en éloigne et part vers l'Orient. Cette fin de film marque le début d'une nouvelle époque. Trey Spruance apporte le Xvarnah.

Trey Spruance, c'est le fondateur de Secret Chiefs 3, une des formations musicales les plus profondes, les plus sincères et les plus justes de notre époque ; une de celles qui mettent du baume au cœur de tous les spirituels exilés. C'est aussi l'ancien guitariste et co-leader du mythique Mr. Bungle - avec Mike Patton. Spruance est une sorte de Vieux de la Montagne de la fin de l'ère hollywoodienne. On le voit très bien, en robe de bure pleine de graffitis kabbalistiques, un chapeau d'enchanteur sur la tête, gravant ses compositions complexes et baroques au milieu de sa bibliothèque remplie de grimoires arabes du XIVe siècle. Réfléchissant sur chaque note. Dosant méticuleusement les éléments traditionnels. Les gimmicks exotica. Les riffs de surf music. Les extases death metal. Enfin et surtout toutes ces musiques de film sans film qui en font l'incomparable saveur.

Avec son unique chanson au centre, Killing of kings (sur laquelle la voix d'un chanteur cobainien répétait Rock'n'roll is a thing that wants to die), le premier disque des Secret Chiefs 3, First grand constitution and bylaws, sonnait déjà comme une déclaration de guerre. Une guerre contre quoi ? Contre le monde de l'industrie musicale, loupe grossissante de notre époque toujours plus réactionnaire, grossière et dépressive. Ce sentiment de djihad authentique était redoublé par le dos du premier CD où, au-dessus d'un porte-clé kitsch de Pharaon trônait un énigmatique et effrayant « The Enemy of my enemy is my friend ». Etait-ce prématuré d'y voir la patte anticipatrice de l'après-2001 ? « C'est un proverbe perse, en réalité », nous répond Trey Spruance, « rappelez-vous que c'était sur un album de 1995, c'est-à-dire un temps considérable avant que les Américains contractent cette vaste xénophobie culturelle envers l'Islam. Mais de toutes façons, oui - n'y voyez-vous pas le miroir des néo-conservateurs ? Après 2001, j'ai entendu des Américains néo-conservateurs citer cette phrase exacte à de nombreuses reprises – et je vous promets que ce n'est pas moi qui le leur ait soufflée ! Egalement, par un étrange tour, « l'ennemi de mon ennemi est mon ami » est en fait une capture plutôt déplaisante de notre éthique « œcuménique » contemporaine en général, n'est-ce pas ? La force cohésive de notre époque n'est pas Dieu, mais qui sont nos ennemis… ».

Donc la Guerre, mais une Guerre intérieure, sans ennemis, pour se transformer soi-même en miroir de la divinité. Car la musique de Secret Chiefs 3 est authentiquement spirituelle, entièrement constituée comme la bande originale d'un feuilleton intérieur dont l'auditeur est l'adepte, en quête de sa régénération intégrale. Le point de départ, les vieux admirateurs de la vieille Bungle peuvent le dater de Disco volante, CD de 1995 par lequel ce groupe d'amis d'enfance pouvait - sans rire - être considéré comme le meilleur pop band des années 90. C'était dans les deux morceaux extatiques, les inoubliables Chemical marriage et Desert search for techno Allah. On y découvrait l'inspiration conjuguée du mysticisme chi'ite, de l'alchimie, de la surf music, du free jazz et de la musique de film produire cette poussée d'adrénaline à envoyer bien des voitures se crasher contre des troènes.

Depuis, Secret Chiefs 3 n'a pas arrêté de changer. Fondé par trois membres de Mr. Bungle - Spruance, Trevor Dunn, Danny Heifetz, il a évolué de disque en disque - impliquant notamment le violoniste Eyvind Kang, le percussionniste William Winant, le saxophoniste Clinton « Bär » McKinnon, Timb Harris, Jason Schimmel et Tim Smolens (de Extradasphere)… Depuis Book of horizons, c'est un peu plus clair. En fait, Secret Chiefs 3 n'est pas un groupe. Secret Chiefs 3, c'est sept groupes, représentant chacun une des branches de cette science secrète dont Spruance est le seul membre permanent : UR (le groupe de surf rock) ; Ishraqiyun (le groupe de musique orientale) ; Traditionalists (le groupe de folklore occidental) ; Holy vehm (le groupe death metal) ; FORMS (le groupe spécialisé dans les marches funèbres) ; The Electromagnetic azoth (qui mélange les cinq genres précédents) et enfin le mystérieux septième groupe, toujours pas entendu à ce jour, aussi caché que l'Imâm Caché : NT fan. Leurs albums passent donc ainsi d'un style à l'autre, avec courage, humour et amour, comme si le maître d'œuvre voulait être à la fois Brian Wilson, Pig Destroyer et Nino Rota.

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