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13/09/08 - Rock - Portrait (1)
Vous êtes seul dans votre salon, une fin de journée d'été,
les stores inclinés striant le sol. Confortablement lové dans le défoncé du
sofa, vous vous projetez un film dans votre tête. Vos yeux mis clos, la
musique des Secret Chiefs 3 dicte l'action. The End times, Combat for
the angel, Orbital room in the hall of resurrection, tous les
genres y passent : science-fiction arabe, péplum gothique, splastick cyberpunk
- entrecoupés de lents plans-séquences tarkovskiens extatiques qui se mêlent à
d'étranges et déstabilisants passages visionnaires herzoguiens. Vous voyez des
traversées d'océans à la vitesse de la lumière, des images beiges de peuples
mutants en exil, des catastrophes écologiques déclenchées par des sectes
néo-théosophistes, des apparitions fugitives du douzième Imam, une enquête
infinie sur des actrices assassinées, un romancier de science-fiction bicaméral
conduit par la Voix du prophète Élie et trente Oiseaux en quête de leur
Seigneur Secret, caché au-delà de la Montagne de Qâf. Quand le disque arrive à
sa conclusion, quelques instants avant le générique de fin, vous visualisez un cowboy
sur son cheval, au milieu de la vallée de la mort. Il ne rejoint pas le soleil
couchant : il s'en éloigne et part vers l'Orient. Cette fin de film
marque le début d'une nouvelle époque. Trey Spruance apporte le Xvarnah.
Trey Spruance, c'est le fondateur de Secret Chiefs 3, une
des formations musicales les plus profondes, les plus sincères et les plus
justes de notre époque ; une de celles qui mettent du baume au cœur de
tous les spirituels exilés. C'est aussi l'ancien guitariste et co-leader du
mythique Mr. Bungle - avec Mike Patton. Spruance est une sorte de Vieux de la
Montagne de la fin de l'ère hollywoodienne. On le voit très bien, en robe de
bure pleine de graffitis kabbalistiques, un chapeau d'enchanteur sur la tête,
gravant ses compositions complexes et baroques au milieu de sa bibliothèque
remplie de grimoires arabes du XIVe siècle. Réfléchissant sur chaque note.
Dosant méticuleusement les éléments traditionnels. Les gimmicks exotica. Les
riffs de surf music. Les extases death metal. Enfin et surtout toutes ces musiques
de film sans film qui en font l'incomparable saveur.
Avec son unique chanson au centre, Killing of kings (sur laquelle la voix d'un chanteur cobainien
répétait Rock'n'roll is a thing that wants to die), le premier disque
des Secret Chiefs 3, First grand constitution
and bylaws, sonnait déjà comme une
déclaration de guerre. Une guerre contre quoi ? Contre le monde de
l'industrie musicale, loupe grossissante de notre époque toujours plus
réactionnaire, grossière et dépressive. Ce sentiment de djihad authentique
était redoublé par le dos du premier CD où, au-dessus d'un porte-clé kitsch de
Pharaon trônait un énigmatique et effrayant « The Enemy of my enemy is my friend ».
Etait-ce prématuré d'y voir la patte anticipatrice de l'après-2001 ? « C'est
un proverbe perse, en réalité », nous répond Trey Spruance, « rappelez-vous
que c'était sur un album de 1995, c'est-à-dire un temps considérable avant que
les Américains contractent cette vaste xénophobie culturelle envers l'Islam.
Mais de toutes façons, oui - n'y voyez-vous pas le miroir des
néo-conservateurs ? Après 2001, j'ai entendu des Américains
néo-conservateurs citer cette phrase exacte à de nombreuses reprises – et je
vous promets que ce n'est pas moi qui le leur ait soufflée ! Egalement,
par un étrange tour, « l'ennemi de mon ennemi est mon ami » est en
fait une capture plutôt déplaisante de notre éthique « œcuménique »
contemporaine en général, n'est-ce pas ? La force cohésive de notre époque
n'est pas Dieu, mais qui sont nos ennemis… ».
Donc la Guerre, mais une Guerre intérieure, sans ennemis,
pour se transformer soi-même en miroir de la divinité. Car la musique de Secret
Chiefs 3 est authentiquement spirituelle, entièrement constituée comme la bande
originale d'un feuilleton intérieur dont l'auditeur est l'adepte, en quête de
sa régénération intégrale. Le point de départ, les vieux admirateurs de la
vieille Bungle peuvent le dater de Disco volante, CD de 1995 par lequel
ce groupe d'amis d'enfance pouvait - sans rire - être considéré comme le meilleur
pop band des années 90. C'était dans les deux morceaux extatiques, les
inoubliables Chemical marriage et Desert search for techno Allah.
On y découvrait l'inspiration conjuguée du mysticisme chi'ite, de l'alchimie,
de la surf music, du free jazz et de la musique de film produire cette poussée
d'adrénaline à envoyer bien des voitures se crasher contre des troènes.
Depuis, Secret Chiefs 3 n'a pas arrêté de changer. Fondé par
trois membres de Mr. Bungle - Spruance, Trevor Dunn, Danny Heifetz, il a évolué
de disque en disque - impliquant notamment le violoniste Eyvind Kang, le
percussionniste William Winant, le saxophoniste Clinton « Bär »
McKinnon, Timb Harris, Jason Schimmel et Tim Smolens (de Extradasphere)… Depuis
Book of horizons, c'est un peu plus clair. En fait, Secret Chiefs 3
n'est pas un groupe. Secret Chiefs 3, c'est sept groupes, représentant
chacun une des branches de cette science secrète dont Spruance est le seul
membre permanent : UR (le groupe de surf rock) ; Ishraqiyun (le
groupe de musique orientale) ; Traditionalists (le groupe de
folklore occidental) ; Holy vehm (le groupe death metal) ; FORMS (le
groupe spécialisé dans les marches funèbres) ; The Electromagnetic azoth (qui
mélange les cinq genres précédents) et enfin le mystérieux septième groupe,
toujours pas entendu à ce jour, aussi caché que l'Imâm Caché : NT fan.
Leurs albums passent donc ainsi d'un style à l'autre, avec courage, humour et
amour, comme si le maître d'œuvre voulait être à la fois Brian Wilson, Pig
Destroyer et Nino Rota.
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