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08/12/07 - Musique - Entretien (1)
- version intégrale de notre entretien publié dans Chronic'art #39 (octobre 2007)-
Chronic'art : Ce nouvel album parle spécialement de religion et de foi, sous leurs diverses manifestations (dogmatisme, mysticisme, fanatisme). Et le premier titre de l'album, Stay tuned, cette reprise d'Anja Garbareck, me fait penser au panthéisme de Spinoza ("Dieu, c'est la nature"). Quelle est votre position par rapport à la croyance religieuse ?
Robert Wyatt : Je n'ai pas lu Spinoza, mais pour moi, le mot "métaphysique" n'a aucun sens, c'est un oxymoron. Si la physique parle de tout "ce qui est ici", la "méta-physique" n'a aucun sens : c'est ici ou ça ne l'est pas, mais ça ne peut pas être les deux en même temps (rires). Dans notre imagination, nous créons et anticipons les mots, par exemple même si je trouve qu'un Dieu ne nous est pas nécessaire, il est nécessaire pour les hommes d'inventer une figure paternelle ou maternelle de ce genre. Ils le font de toute façon. Mais si je me souviens bien de l'origine étymologique du mot "spirituel", cela vient du mot latin pour "souffle", quelque chose qui souffle, qui respire. Tout ce que je sais alors, c'est que nous sommes des animaux et que nous respirons. Mais ni les scientifiques, ni les religieux ne savent pourquoi nous sommes ici. Nous venons tous de la même poussière cosmique. Alors, je ne suis pas un individualiste, je nous vois comme des petites parties de matière qui interagissent. Mais le problème est que nous nous sentons séparés, nous sommes des personnes isolées, et la religion essaie de faire le lien, la connexion entre ces parties séparées. En tant qu'humains, nous sommes des animaux sociaux, et nous vivons en communauté, mais nous nous sentons quand même toujours uniques et solitaires. Si je dis "le ciel est bleu", je n'ai aucun moyen de savoir que le bleu que je vois est le même bleu que toi tu vois, je n'ai aucune idée de ce que ça signifie pour toi. Cette incertitude dans la relation à autrui est le thème de la deuxième partie de Comicopera. Même avec quelqu'un de très proche, que vous aimez, vous pouvez parfois vous sentir perdu, ou trahi. Et la première partie de l'album exprime que, par exemple, quand quelqu'un que vous aimez meurt, l'immortalité consiste en la mémoire de cette personne chez les autres gens, pas en un au-delà, une autre planète, ou le ciel. Le sens originel de "heaven" était juste "ciel" et n'avait pas de signification spirituelle, avant que le christianisme ne s'empare de ce mot. En un sens, je pense que nous sommes des animaux intelligents et aussi des animaux ridicules, parce que nous nous inventons des dieux, nous nous prenons pour des dieux. Je comprends la religion mais je ressens aussi de la peur, de l'anxiété devant les gens qui veulent parler au nom d'un Dieu. Aux rabbins, aux papes, aux mollahs, j'ai envie de dire "Ecoute, tu es juste un type avec un chapeau marrant, tu me fais marcher (rires). Tu pisses, tu manges, tu dors, tu vas mourir…". Robert Graves a dit à propos des mythes et des religions que la question n'est pas de savoir s'ils sont vrais ou pas mais ce qu'ils racontent sur la psychologie de ceux qui les ont créés. Le mythe d'une déesse maternelle dit autre chose sur la société qui l'a créé que les trois religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme ou l'islam, avec leur unique dieu masculin, qui suggèrent une vision complètement différente de qui nous sommes. Cependant, mes disques ne sont pas polémiques, ne sont pas des discours, mais reflètent ce à quoi je pense à un moment donné.
Ils ont quand même vocation à produire des "messages" ?
Oui, mais c'est toujours ce qu'on fait quand on parle. Je veux dire que je ne suis pas un activiste. Je suis vraiment un pacifiste, mais je n'aime pas l'idée de l'artiste comme prêtre. J'ai une vision idéale de la démocratie, où chacun a le droit de dire ce qu'il pense, et où l'artiste ou le prêtre n'ont pas à avoir plus de voix que les autres. Mais c'est juste mon boulot de faire la musique, de faire des chansons, comme le chef cuisinier fait des plats et le charpentier fait des chaises. Je ne pense pas pouvoir changer quoi que ce soit au monde. Si quelqu'un chante "Baby come back or I'm gonna die", je ne crois pas qu'il pense vraiment qu'il va mourir si la personne qu'il aime ne lui revient pas. Je ne crois pas non plus qu'il pense que la personne qu'il aime va lui revenir grâce à la chanson. C'est un message mais c'est juste l'expression d'un sentiment, un témoignage. Je n'ai jamais eu aucune preuve qu'une chanson d'amour marchait vraiment (rires). Je pense que l'artiste peut participer à la société. Tout le monde change son environnement. Un charpentier ou un maçon impriment leurs marques dans leur environnement. Mais je ne fais pas confiance aux artistes pour nous guider, pas plus qu'aux prêtres, ni à personne d'autre.
Est-ce qu'on peut comprendre l'album comme une tentative de répondre à la question "comment vivre avec les autres ?" d'un point de vue personnel, individuel, jusqu'à un point de vue plus général, politique ou mystique ?
L'album ne parle pas directement des relations, ou de quelque chose de " cosmique ", mais ce sont des observations simples de mon quotidien, parfois juste des blagues. Dans la chanson A Beautiful peace, je marche dans la rue et je me sens fatigué, mais il n'y aucun endroit amical ou m'arrêter, pas de petit café, juste cette église, mais je ne peux pas y fumer, je ne peux pas m'y reposer, ce n'est pas très accueillant et il y a ce grand panneau sur le mur qui dit "Il accueille tout le monde" (rires) et je me dis "Je ne vais pas m'arrêter ici". Et puis je pense aux implications de ça, aux gens qui construisent des églises en se disant "Cet endroit est pour tout le monde", et je me dis "Vraiment ? Quelle arrogance de dire ça". Je n'aime pas être intimidé par ces symboles des croyances religieuses, je ne ressens pas de colère, mais une certaine irritation, comme un vieil homme grognon. (rires) J'écris de manière très instinctive, pas du tout intellectuelle. Je pense en termes musicaux d'abord, parce que mon premier instrument est ma voix. Mais ensuite, je passe constamment des menus détails à de grandes images, qui prennent une ampleur… cosmique. Mais ce n'est pas inhabituel selon moi : on peut simplement marcher dans la rue, remarquer sur une plaque que le nom de la rue est celui d'un général et se demander : qui était ce général ? A quelle guerre a-t-il participé ? Pourquoi a-t-on donné son nom à cette rue ? Et cette rue devient alors quelque chose de plus grand, suggéré par un simple détail. Les connexions peuvent être vraiment folles, parfois…
Pour Comicopera, vous avez choisi la forme d'un opéra. Quelle est la part de spontanéité et de construction dans le choix de cette forme ?
C'est seulement à la fin que j'ai trouvé la forme générale et je pense que ça vient du jazz. La différence entre un compositeur de musique classique et un soliste de jazz, c'est que le premier part de l'architecture générale de son oeuvre et va ensuite vers les détails, tandis que le jazzman accumule les détails puis cherche les connexions entre ces détails pour en faire un tout, ce que j'ai fait. Avec un peu de chance, si je trouve une cohérence naturelle entre ces parties diverses, j'ai mon disque. Sinon, je suis obligé de recommencer. Parce que je ne fais pas de disques tous les jours (rires).
L'album se finit sur un hymne à Che Guevara. Vous avez déjà fait des morceaux sur lui. Quelles sont les différences entre Song for Che écrite en 1975 et cette chanson aujourd'hui ?
La dernière partie de l'album pointe les aspirations de ma génération. Je ne fais pas un jugement sur ces aspirations, ce n'est pas évangélique non plus, mais je ne veux pas renier mon passé. Ces choses ont été très importantes pour moi et je finis sur ce qui a été le plus important : la pure romance qu'ont représenté les révolutions latino-américaines. Je ne voulais pas terminer sur une note pessimiste, vu que l'album peut être ressenti comme très triste, avec toutes ces histoires de bombardements, alors j'ai pensé aux pays d'Amérique latine, le Chili, le Brésil, la Bolivie, le Venezuela, qui essaient tous difficilement de trouver une nouvelle forme d'autonomie, à partir de quelques idées socialistes.
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