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27/01/10 - BD - Entretien (1)
Il est le Président du Festival d'Angoulême 2010, mais il n'est pas plus enchanté que cela. C'est un immense auteur, mais il déteste qu'on le lui dise. Il a la réputation d'un artiste difficile, solitaire, renfrogné, mais c'est de bonne grâce et avec beaucoup d'attention qu'il a répondu très longuement à nos questions, dans la pénombre bienveillante de son appartement montmartrois. Christian Hincker, aka Blutch, manie les paradoxes bien malgré lui. Son pseudonyme même, hérité d'une ressemblance (réelle) avec le caporal antimilitariste des Tuniques bleues, pourrait sembler incongru à l'heure du triomphe d'une bande dessinée qui découvre avec ébahissement et naïveté l'existence de la post-modernité et prend un malin plaisir à ringardiser l'héritage franco-belge. Mais Blutch n'est pas de ceux-là. Dans cet entretien, il revient véritablement sur ce qu'est pour lui la bande dessinée, ce médium qui l'a fait et auquel il revient invariablement, avec des incursions brillantes dans l'illustration (voir l'affiche troublante des Herbes folles d'Alain Resnais, un amateur historique de bande dessinée et admirateur éclairé de l'œuvre de Blutch). Il a débuté sa carrière il y a plus de vingt-cinq ans déjà, chez Fluide Glacial, où son approche poétique inédite dans le magazine « d'umour » de Gotlib le désigne, déjà, comme un héritier de l'immense Jean-Claude Forest. C'est l'époque du Waldo's Bar et de la demoiselle Sunnymoon. Mais le premier choc intervient avec Péplum, qui relève autant de l'aventure de l'écriture que d'une écriture de l'aventure. Débuté dans la prestigieuse revue (A Suivre) de Casterman, le récit, géniale adaptation libre du Satyricon de Pétrone, est tronqué, maltraité puis interrompu avant d'être repris en main par l'éditeur scrupuleux Cornélius qui en fait un monstre d'esthétisme et de décadence - et accessoirement l'une des plus grandes bandes dessinées de ces vingt dernières années. Mais Péplum est aussi le reflet de cet univers sauvage et indompté, que Blutch explore inlassablement dans plusieurs laboratoires graphiques, ce qui explique aussi le succès très relatif de ses ouvrages. Comme le dit Jean-Louis Gauthey, son éditeur chez Cornélius, pour expliquer ses modestes ventes, « Blutch souffre sans doute d'ouvrir dans chaque oeuvre un monde nouveau, dans lequel il ne se fixe pas. Il veut se moquer du néo-académisme et du conservatisme en art, il fait Blotch chez Fluide Glacial. Il veut faire un conte contemporain dans du cartonné couleur, il fait Vitesse moderne chez Dupuis. Il veut privilégier la recherche du dessin à la manière d'un Saul Steinberg ou d'un Sempé, il fait Mitchum chez moi ». Son dernier cycle, entamé chez Futuropolis avec C'était le bonheur, La Volupté et La Beauté, confirme également l'influence considérable que Blutch étend sur la bande dessinée. Ses audaces sont admirées et souvent vainement imitées par de pâles épigones, que l'oeil connaisseur de Jean-Christophe Menu, l'éditeur du Petit Christian à L'Association, n'a aucun mal à débusquer : « Pour bien des auteurs (dont je suis), Blutch est un modèle au niveau de la pureté de sa démarche et du renouvellement perpétuel de son travail. Mais il y a aussi l'influence superficielle qu'il prodigue en tant que virtuose graphique, et ses imitateurs ne retiennent évidemment que ça, transformant toutes ses intuitions en habiletés ordinaires. Il y a notamment une sorte de coup de "feutre-pinceau" typique de Blutch à un moment donné (une façon de modeler les volumes par petits traits veloutés rapprochés) qui a été énormément copiée, un peu comme les hachures de Moebius il y a trente ans ». De Forest à Moebius, les figures tutélaires proposées par ses pairs sont imposantes. Mais c'est aussi le prix à payer pour le talent insolent dont les Muses ont gratifié Blutch.
Chronic'art : Le Grand Prix du festival d'Angoulême représente-t-il une consécration pour vous ?
Blutch : Je n'ai pas rêvé à ce Grand Prix. Autant présenter les projets de la remise des prix et travailler au festival d'Angoulême me plaît, je trouve son existence cruciale pour la lecture et la découverte des livres, autant ces histoires de « grands prix » dénotent un état d'esprit avec lequel je m'accorde mal. Je ne connais pas d'autres formes d'arts où les artistes (seuls, sans le reste de la profession) se priment entre eux, se créent leur propre académie, leur propre aristocratie, et choisissent chaque année quelqu'un à honorer. J'ai le sentiment que c'est un esprit très français, « petit bourgeois » dirait-on en Allemagne. Au fond, en tant qu'artiste, et en tant qu'homme, je continue de trouver ça odieux, de choisir. Depuis l'école, je hais le rendu des notes, et en temps qu'adulte, je trouve ça odieux de poursuivre dans ce même état d'esprit esclavage.
Vous auriez pu refuser le prix, comme Jean-Paul Sartre avec le Nobel…
Oui ; mais le problème c'est que ce n'est pas le prix Nobel, et que je ne suis pas Jean Paul Sartre. Évidemment, j'y ai réfléchi. Cela aurait donné de l'importance à quelque chose qui en a relativement peu et j'aurais dû me justifier de ce refus pendant des années. On aurait pris cela pour de l'arrogance, on aurait dit que je crache dans la soupe… en l'acceptant, je peux passer à autre chose au bout d'un an. Néanmoins, mon grand prix reste un hold-up. Je ne trouve pas ça élégant pour les auteurs qui travaillent dans la bande dessinée depuis cinquante ans. Que ce soit un freluquet qui décroche ce type de prix, qui n'a jamais vendu de livre par palette entière, dont le grand public n'a jamais entendu parler… J'ai honte franchement, pour Tabary (auteur d'Iznogoud, ndlr), pour Tibet (auteur de Ric Hochet, ndlr).
Est-ce cette même peur de l'orgueil qui vous a conduit à écrire ?
Oui, j'ai très peur de la vanité. Attendre un prix, je trouve cela dégradant, ça t'abaisse. Mes livres ont été sélectionnés en compétition quasiment chaque année et je n'ai jamais eu un prix, à l'exception du Prix de l'humour pour Blotch en 2003. Tu as beau affecter un certain détachement et proclamer que cela ne te touche pas, évidemment que cela te touche et que cela te blesse. Les prix sont une manière de te tenir, la société te tient, elle ne te lâche jamais. Je me fais certainement une autre idée de la bande dessinée, de l'art. Pour moi, le rôle d'un artiste est de s'échapper à lui-même. C'est pour ça que je renâcle à jouer mon propre rôle en interview, à répondre poliment aux images que les gens se font de moi. Je n'existe pas. Je change de visage, j'ai encore 20 ans et je n'ai encore rien fait, rien accompli. Je n'ai fait que balbutier.
Vous portez déjà un jugement sur vous-même en parlant de balbutier…
Oui. Mais j'aspire sincèrement à être libre, à retrouver la liberté de mes 10 ans, ce qui devient de moins en moins possible avec l'âge. C'est parfaitement immodeste comme constat. Je n'ai pas abouti vers ce que je pressens. Ce Grand Prix, il ajoute encore des barrières entre moi et l'œuvre qui m'attend, et dont je ne vois que quelques pistes. J'ai quelques idées à son sujet mais cela va me demander encore beaucoup de travail. Aujourd'hui, j'en suis à un moment délicat de ma carrière. Cela fait vingt ans que je travaille, que je gagne ma vie en dessinant, et je commence à avoir du mal à sortir les choses. Je me sens moins léger qu'avant, moins souple, moins rapide. Je commence des livres que je ne finis pas, qui ne me grisent pas, dont je vois la limite car je ne suis pas dupe, ou alors que j'ai déjà faits. Du coup, je les arrête, car j'ai trop besoin d'être surpris.
L'inspiration ne vous manquait jamais avant ?
Non, car avant j'étais mu par la publication mensuelle dans Fluide Glacial qui me tenait de produire. Je réalisais cinq pages par mois et, comme cela, petit à petit, je me retrouvais avec un livre sans m'en rendre compte.
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