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07/06/09 - Internet - Actu (1)
Ils sont jeunes, dynamiques et parfaitement conscients d'une nécessaire redéfinition du rôle des médias à l'heure du journalisme sur Internet. Tous les trois ont par ailleurs profité d'une solide expérience à la fois dans les médias traditionnels et sur le réseau. David Dufresne (Médiapart), Laurent Mauriac (Rue89) et Johan Hufnagel (Slate.fr) ont en outre un point commun : ils ont fait leurs armes chez Libération, dans un support en pleine crise existentielle, avant que la crise globale et mondialisée noircisse un peu plus, encore, les perspectives d'avenir du titre et, il faut bien le dire, de la presse quotidienne papier en général. Libé, donc qu'ils ont quitté pour co-fonder, sur le réseau électronique, avec des pontes de la presse traditionnelles (en France, encore, les figures marquent décidément plus que les idées), les supposées nouvelles voies de l'information généralistes et du journalisme participatif. Voici donc les pures players - comme on dit - de l'Internet francophone que nous avons a décidé de réunir le temps d'une longue discussion informelle dans le salon d'un hôtel chic sur la Place de la République, à Paris.
Chronic'art : Nous n'avons pas voulu interroger les officiels (Edwy Plenel, pour Mediapart, Jean-Marie Colombani, pour Slate.fr, et Pierre Haski pour Rue89), mais vous trois, ex-journalistes de Libé, puisque vous tâtiez du web bien avant d'intégrer vos trois nouvelles rédactions respectives… Vous comprenez la démarche ?
David Dufresne : Oui bien sûr. Dans la mesure où nous nous intéressons au Net depuis près de quinze ans, je pense qu'aucun de nous trois ne pouvons être taxés d'opportunisme…
Laurent Mauriac : Bonne idée, merci pour l'initiative.
Pourquoi, en France, les investisseurs n'envisagent jamais, comme c'est le cas aux Etats-Unis, de parier sur de nouvelles têtes, des jeunes journalistes entrepreneurs qui auraient déjà une vraie expérience du média Internet, pour chapoter l'équipe d'un site d'infos généralistes comme les vôtres ?
David Dufresne : La question est assez redoutable… Mais elle se retourne : pourquoi de jeunes journalistes n'ont pas eu envie de lancer de sites d'infos généralistes ? Ce n'est pas une critique, juste un constat.
Laurent Mauriac : Moi je relativiserais la question de l'âge. J'ai observé, notamment chez Libération, qu'il y avait beaucoup de blocages chez des gens relativement jeunes et, au contraire, de l'intérêt et de la curiosité chez des gens plus âgés, réceptifs au média et bien conscients de son intérêt journalistique.
Johan Hufnagel : Aux Etats-Unis, tout de même, la grande majorité des pure-players sont dirigés par des grands noms de la presse traditionnelle. Et puis surtout je ne suis pas certain que l'on aurait pu, sur ma tête, ou même sur celle de David ou Laurent, avoir les moyens suffisant pour monter ces sites, même si les coûts sont naturellement plus réduits que ceux nécessaires pour le lancement d'un quotidien papier…
Aviez-vous des modèles en tête en lançant vos supports respectifs ?
Laurent Mauriac : Quelques-uns, oui, mais les temps ont changé. On se référait au départ au Huffington Post, Slate (version US, ndlr) ou Salon. Ces sites-là étaient en train d'apporter la preuve qu'on pouvait faire du journalisme crédible et sérieux sur Internet. En outre, on pensait qu'il n'y avait rien de convaincant dans le domaine du journalisme participatif, et que tout restait à inventer en la matière. On peut faire du journalisme sérieux sur le Net mais en même temps, il faut envisager une ouverture, faire en sorte que, dorénavant, les journalistes ne se retrouvent plus sur un piédestal et qu'ils redéfinissent leur rôle à l'heure d'Internet.
On parlait beaucoup à une époque de « journalisme citoyen », or aujourd'hui il semblerait que le mythe ait pris un sacré coup de plomb dans l'aile…
Ce qu'on a appelé le « journalisme citoyen » n'a rien à voir avec l'esprit d'un site participatif tel que nous l'envisageons. Nous sommes hostiles à l'idée qu'avec Internet, parce que tout le monde peut prendre la parole, n'importe quel internaute pourrait s'improviser journaliste. Cette idée était à la mode il y a deux ou trois ans. Mais il faut une compétence pour être journaliste, une expérience, des réseaux, ça ne peut pas s'improviser. C'est un apprentissage. Pour autant, Internet permet une nouvelle ouverture et l'intégration de non-journalistes dans le processus de production de l'information.
Entendu, mais comment gérer la distinction entre les deux, journalistes et non journalistes, pour qu'il n'y ait aucune ambiguïté sur la provenance et la nature de l'information ?
David Dufresne : Chez Mediapart, c'est extrêmement clair. Il y a deux parties : le Journal (les professionnels) et le Club (les amateurs, les lecteurs…). Là où c'est poreux, c'est lorsque les commentaires des lecteurs viennent à la suite d'un article. Nous avons pris le parti de les afficher dans une fenêtre différente, pour que le distinguo soit évident. Cela dit, d'une manière plus générale, je trouve discutable le fait de devoir distinguer les professionnels, qui auraient soi-disant un regard juste, et les autres ; je pense même que cette différence a explosé depuis très longtemps. Tout le monde peut avoir quelque chose d'important, de cohérent à dire. Un amateur, c'est-à-dire quelqu'un dont le journalisme n'est pas le métier, peut apporter une information capitale. On l'a bien vu pendant les élections européennes, avec Etienne Chouard, par exemple (enseignant en économie-gestion et droit fiscal, qui aurait eu une certaine influence sur le « Non » à la Constitution, en publiant sur son site en mars 2005 une analyse critique envers le traité constitutionnel européen. Largement repris et commenté par les médias traditionnels, son blog a connu un beau succès d'audience et de popularité, ndlr). Quelqu'un qui a un savoir particulier peut être beaucoup plus pertinent que n'importe quel journaliste, y compris spécialisé. Le seul et vrai souci, pour lui, en revanche, c'est le temps, parce que le temps c'est de l'argent. Alors bien sûr, on peut s'atteler à un domaine, à une question comme sacerdoce, mais à un moment donné il y a certaines sources qui seront très difficilement aux non-journalistes. Sur un domaine qui m'intéresse, qui est celui du Ministère de l'Intérieur, c'est un peu compliqué pour un citoyen ou pour un lecteur d'accéder à certaines informations, d'avoir les bonnes entrées. Au-delà de ça, la frontière entre amateurs et professionnels est devenue extrêmement flou…
Sur LePost, la rédaction se permet de mentionner qu'une info est vérifiée. C'est vers cela que nous tendons ? Le besoin de signaler au lecteur-visiteur si une info est journalistique ou pas ?
Laurent Mauriac : C'est un peu curieux. Pour moi, c'est douteux puisque je pars du principe qu'une information doit être vérifiée à la base, avant publication. Chez Rue89, nous sommes dans une logique de coproduction éloignée des pratiques utilisées par les médias traditionnels. Notre système consiste à puiser beaucoup d'informations en provenance de nos lecteurs ; nos lecteurs deviennent pour nous des capteurs, charge à nous de vérifier ensuite les informations qu'ils nous envoient.
Au même titre qu'une agence de presse, les internautes sont donc devenus une nouvelle source d'information ?
David Dufresne : Non, ce n'est pas si nouveau. Pendant des années, des personnes lambda, des citoyens, des associations, ont été des sources d'infos. Beaucoup d'enquête ont démarré parce qu'un jour, un lecteur ou un auditeur a pris son téléphone, ou son stylo… il ne faut quand même pas exagérer !
Sauf que le média Internet démultiplie et facilite les choses…
Laurent Mauriac : Traditionnellement, les médias fonctionnent avec les dépêches d'agences ou en se recopiant. Avec le participatif, les internautes fonctionnent aussi comme des capteurs et constituent une nouvelle source d'information. A la nuance près que dorénavant, en plus de vérifier l'information, il faut que nous prenions soin de nous renseigner sur la source. Qui est l'internaute qui nous a transmis l'information ?
Johan, ça vous concerne aussi tout cela chez Slate.fr ?
Johan Hufnagel : Contrairement à Rue89 ou Mediapart, Slate.fr n'est pas un site de news, mais un site d'analyse…
Jean-Marie Colombani, pour définir son support, parle d'un « magazine » plus que d'un « quotidien ». Qu'est-ce que cela signifie, on a du mal à comprendre… ?
Rien (rires) ; ou plutôt, ça veut dire qu'on ne fait pas de l'actu chaude. Nous sommes tous les trois des pure players, et les fondateurs de ces sites ont tous une grande expérience de la presse traditionnelle. Ce sont donc des sites proches, notamment pour les publicitaires. Mais en vérité, nous sommes vraiment différents. Pour Slate.fr, l'analyse pertinente peut être partagée par des non-journalistes. Nous avons reçu récemment, par exemple, une tribune d'un doctorant franco-américain en France qui nous a proposé un excellent papier sur les universités américaines. Un papier assez long, très analytique, bien pensé, vraiment dans le débat. Comme le site repose pour beaucoup sur des interventions de ce genre, notre différence réside aussi dans un rapport à l'audience. Comme celle qui distingue un magazine d'un quotidien, c'est dans ce sens-là qu'il faut comprendre la précision de Jean-Marie Colombani.
Laurent Mauriac : L'info brute en provenance du lecteur est intéressante dans deux cas de figure : lors d'un témoignage, qui se suffit à lui-même et qui contient donc une information, et lorsqu'on a des expertises, comme le disait Johan, de la part de personnes qui ont l'autorité et la légitimité nécessaire pour parler d'un sujet et faire de l'analyse…
David Dufresne : Justement, je pense que la limite de l'interactivité – et je ne pointe pas Rue89 en disant cela -, c'est justement la notion de témoignage. Et particulièrement à travers les documents vidéo, pour lesquels tu n'as pas le hors-champs, le contexte. Parfois, ça ne va pas tellement plus loin que Radio-couloirs… Mais c'est aujourd'hui la mode, le triste graal de l'« actu buzz »… Je crains que dans les années à venir, on ne s'intéresse plus qu'au témoignage brut, que seul lui ait de la valeur et que l'on fasse fi du contexte.
Justement, est-ce qu'il n'y a pas un créneau journalistique, comme il existait appliqué à la TV, pour un décryptage des infos parues sur le Net ?
Bien sûr que oui, et Laurent a raison : il y a des sites qui se sentent obligés d'indiquer que leurs infos sont vérifiées, ce qui signifie que tout le reste ne l'est pas forcément… Tout comme, c'est une autre de mes inquiétudes, de plus en plus la concurrence acharné sur Internet fait qu'on a droit seulement à un début d'info. On balance une actu en se disant que de toute façon on pourra la modifier par la suite dans la journée. Moi je trouve ça non seulement bizarre mais surtout dangereux. D'ailleurs, la pression sur les sites est énorme : on exige des modifications d'articles en live, des suppressions de vidéos qui déplaisent, etc.
En même temps, est-ce que ça n'est pas une obligation pour un pure player que de devoir être le premier sur une info ?
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