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Eric Sadin : Self Control

09/03/09 - Livres - Entretien (1) Dans "Surveillance globale", Eric Sadin, écrivain, théoricien et artiste, mène l'enquête sur les nouvelles formes de contrôle contemporaines. « Il n'est pas nécessaire d'avoir recours à des moyens de force pour contraindre le condamné à la bonne conduite », disait Foucault dans "Surveiller et punir". Checkpoint avec l'auteur.

Chronic'art : Est-ce que nous passons réellement d'une société de surveillance à une société de contrôle ?

Eric Sadin : Plutôt qu'une société de contrôle, c'est la généralisation du principe de quantification individualisée des personnes qui se met en place depuis l'universalisation de l'interconnexion. Chacun, par les différents actes qu'il réalise (achats, déplacements, actes médicaux, pratiques de consommation, communications…), dissémine quantité de codes, qui sont appelés à être récoltés et traités, soit par les instances de sécurité, soit par les agences de marketing, en vue d'évaluer le degré de dangerosité ou le pouvoir ou les désirs d'achat de chaque « terminal humain ».

Les nouvelles formes et outils de contrôle, que vous listez et décrivez dans votre essai (interconnexion, interopérabilité, géolocalisation, vidéosurveillance, data mining, biométrie, puces RFID, nanotechnologies, voyeurisme et exhibitionnisme généralisés), vont-ils permettre et concrétiser, à l'instar de la précognition à l'oeuvre dans Minority report, cette faculté d'anticipation que gouvernements, polices et services secrets - sans parler des chantres du marketing -, entres autres, rêvent de pouvoir exploiter ?

Philip K. Dick (l'auteur de Minority report, adapté au cinéma par Steven Spielberg) avait justement anticipé les stratégies policières et marketing qui s'instaurent depuis peu : il s'agit non pas de déployer des protocoles automatisés en vue de repérer qui enfreint la loi, mais de les distribuer dans l'espace en vue de pénétrer les intentions et découvrir les jeux de relations entre individus, afin d'intervenir avant l'exécution d'un délit ou d'un acte terroriste en préparation et de détecter l'étendue de la maille de personnes suspectes. C'est encore l'axe majeur du marketing contemporain qui vise, grâce aux données individuelles récoltées, à « décrypter » les désirs enfouis ou à venir des personnes, et à leur proposer des offres adaptées à leurs inspirations encore non conscientes ou naissantes.

Dans ces conditions, vous prévoyez que plus rien ne sera fondé sur le jugement juridique évaluant après-coup les actes commis en fonction des lois en vigueur, mais sur un examen généralisé a priori, situant de fait « le rapport fondamental de chaque individu à la collectivité sur fond structurel de suspicion ». En quoi cela implique-t-il, comme vous le soutenez, un retour à la réduction de toute personne à une commune « logique du soupçon », « indifférente à l'épaisseur insolite de chaque conjoncture » et aux « multi-appartenances » décrites par François Ascher dans son essai La Société hypermoderne (Editions de l'Aube) ?

Des observation à « focales » précises persistent (par exemple la surveillance particulière déployée à l'égard de « réseaux islamistes », aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, en France, en Allemagne…), mais ils ne représentent plus qu'une « stratégie additionnelle » à la nouvelle machine de guerre interconnectée et géolocalisée, qui instaure une mesure d'évaluation commune visant à collecter la plus grande quantité d'informations à partir du profilage (sécuritaire et marketing) de la totalité des êtres vivants. Le « cœur » de la méthodologie élaborée par la surveillance du début du XXIe siècle consiste à opérer suivant une indifférenciation généralisée des cibles, à soumettre la planète entière à un moissonnage globalisé de données, de façon à ce qu'aux moyens d'algorithmes adéquats et de processeurs computationnels toujours plus puissants, il se dégage des cartographies dessinant des trames hyper-individualisées et relationnelles, appelées à faire l'objet de traitements appropriés et dynamiques, selon les circonstances politiques ou les offres commerciales.

Après le temps réel, le nouveau timing ultime recherché, c'est le « coup d'avance » ou le un « temps d'avant » ?

Oui, le luxe sécuritaire et marketing contemporain ambitionne d'éviter l'échec de l'après-coup, la catastrophe déjà réalisée ou le potentiel d'achat mal exploité ou dilapidé auprès de la concurrence. Faire intervenir les forces de police avant la réalisation d'un acte ou proposer les offres commerciales les plus adaptées aux désirs de chacun avant toute dépense, répondent à des objectifs empreints de fantasme. Néanmoins, en partie rendus possibles grâce à l'extrême sophistication actuelle dans le traitement des données.

Etonnement, comme vous le faites remarquer, alors que la surveillance généralisée des populations a toujours relevé jusqu'alors du fait d'oligarchies ou de dictatures, ces schémas panoptiques atteignent aussi dorénavant, sous couvert d'une stratégie de protection des citoyens - notamment contre la menace terroriste -, les démocraties. Quelle est l'importance des nouvelles technologies et des appareils numériques ici et quels rôles jouent-ils ?

C'est un des paradoxes bien connus de toute politique démocratique sécuritaire : l'ambition légitime de protéger les citoyens, lorsqu'elle devient trop pressante, se retourne contre l'intégrité intime des mêmes citoyens dont la vie privée ne cesse d'être rognée par des protocoles de suivi individualisé des comportements, découvrant des atlas extrêmement détaillés des pratiques – politiques, sociales, thérapeutiques, religieuses, sexuelles… Phénomènes favorisés et amplifiés par l'usage généralisé et quotidien de protocoles numériques interconnectés, aux fonctions certes utiles et ludiques, mais qui contribuent d'un autre côté à la dissémination d'une infinité de traces relatives à la nature de nos actions et de nos relations.

Pourquoi les gens sont-ils majoritairement effrayés et paniqués par des procédés « visibles » tels que la vidéosurveillance, comme on peut la voir à l'œuvre en Grande-Bretagne – même si, vous le rappelez, 70% de la population britannique approuvent aujourd'hui le dispositif, notamment depuis les attentats de juillet 2005 Londres -, alors qu'il existe quantité de méthodes et appareillages bien plus retors et efficaces en matière de repérages et / ou de collectes d'informations personnelles ?

La vidéosurveillance ne constitue aujourd'hui qu'une modalité mineure au sein du processus global de quantification robotisée et standardisée des individus. Je répète souvent que nous lui accordons une importance bien trop importante (les enjeux du phénomène ne sont bien sûr pas à négliger, tout un chapitre lui est consacrée dans mon essai), mais la dimension visible et quasi anthropomorphe de « l'œil électronique » confère au dispositif une sorte d'aura symboliquement surinvestie. Le cœur de la surveillance contemporaine consiste dans la récolte et l'analyse des données (dont la vidéosurveillance fournit une part importante mais relative – puisque les images saisies produisent désormais des codes numériques). Le plus grand volume des données provient des navigations Internet, des communications, des achats par cartes de crédits, des informations produites par nos déplacements, nos actes médicaux, nos fiches d'impositions. Aussi via toute une série d'actes d'exhibition de soi, effectués sur les blogs, ou les sites dits de « réseaux sociaux », qui représentent de nouvelles sources appelées à informer la cartographie globalisée et individualisée des êtres de la planète, et ce grâce à des informations délibérément exposées aux yeux de tous et généralement librement accessibles.

En quoi l'agrégation achevée des données, que vous caractérisez de « matrice intelligente intégrale » et rendu possible à l'ère du data mining, constitue-t-elle l'arme ultime et impitoyable du XXIe siècle ?

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Kiosque Chro #67

Chronic'art #67
Juillet / Août 2010

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