ok | aide

NEWSLETTER

 

Piano mécanique
Cannes 2010
Queer-je ?
Labomatic
Chro Fake
Les Netocrates
Tops 10 ans

Morad El Hattab & Philippe Jumel : c'est lakrise

05/03/09 - Livres - Entretien (1) La crise actuelle est « un tsunami comme on en voit un par siècle », a déclaré Alan Greenspan, le plus haut responsable du système économique mondial, reconnaissant qu'il y avait une « faille » qu'il n'avait pas bien mesurée. "La Finance mondiale - Tout va exploser" (Editions Léo Scheer) permet de comprendre ce qui vient de nous arriver et d'envisager ce que nous réserve, peut-être, l'avenir. Il explique les différentes bulles spéculatives dont l'éclatement provoque les crises financières successives. Il permet d'évaluer la façon dont l'économie réelle va être touchée par la crise de la déréglementation financière et de s'interroger sur les moyens d'en sortir. Il décrit comment "tout va exploser" pour nous faire entrer dans la prophétie d'Aldous Huxley : Les classes moyennes vont disparaître,il restera les Alphas de l'argent et les Omégas de la misère. Entretien fleuve avec les auteurs, Morad El Hattab et Philippe Jumel.

Chronic'art : D'où vient la crise ?

Morad El Hattab & Philippe Jumel : Le mécanisme de formation des crises financières devrait être connu car il a été expliqué dès 1862 par Clément Juglar. Selon lui, les crises financières les plus simples comprennent traditionnellement deux phases : les spéculateurs achètent des actifs (placements ; investissements) risqués à crédit. Ils pensent que la valeur des actifs va grimper très vite, et que donc le court du crédit restera beaucoup plus bas. La différence peut donner de très juteux bénéfices, en langue de bois d'économiste distingué cela s'appelle l'effet de levier. Les spéculateurs (et les banquiers qui sont en fait des têtes sans mémoire) oublient régulièrement un vieil adage de banquier : « Les actifs s'évaporent, les dettes s'accrochent. » C'est se qui se passe à l'arrivée de la deuxième phase de la crise car la valeur spéculative des investissements se révèle et les banquiers ne renouvellent plus leurs crédits aux spéculateurs, cela s'appelle le désendettement forcé : chacun cherche du crédit et n'en trouve pas. C'est d'ailleurs l'aspect essentiel de la crise actuelle.L'explication conventionnelle affirme que la crise actuelle provient des « subprimes », c'est-à-dire de prêts hypothécaires aux acheteurs de logements aux Etats-Unis (l'hypothèque est une garantie que le prêteur prend sur le logement si l'emprunteur tourne de l'œil et ne paie pas). Les « subprimes » ont parfois été appelées « prêts menteurs », le banquier prêtait jusqu'à 125 % du montant du prix d'achat du logement et ne demandait pas de renseignements sur les revenus de l'emprunteur car il estimait que la hausse des prix de l'immobilier devait tout payer. Mais « les arbres ne montent pas jusqu'au ciel » et lorsque l'immobilier devient trop cher, même les gros salaires n'ont plus les moyens d'acheter un logement. C'était simplement le cas en été 2007. Les spéculations sur l'immobilier de logements n'ont sans doute pas été les plus importantes car à New-York, Londres, Shanghai, Séoul et dans le Golfe pétrolier, de nombreuses tours de bureaux ne trouvent plus preneurs. Des fonds spéculatifs appelés « Hedge funds » qui empruntaient 85 % de leurs investissements ont acheté des entreprises à crédit bien plus cher qu'elles ne le valaient (cela s'appelle des opérations « LBO »). Les « subprimes » ont provoqué le début de la crise, les « Hedge funds » et les « LBO » vont prolonger la crise en 2009 et au-delà… Les spéculateurs empruntaient en émettant des titres d'emprunt sur le marché. Les banques ont souvent prêté plus que leurs dépôts (25 % de plus en France ; 50 % de plus aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne) et ont emprunté sur les marchés. Reste à trouver les prêteurs : des fonds de pension (qui investissent pour financer les retraites aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas) mais aussi les banques elles mêmes et des fonds spéculatifs qui empruntaient pour prêter. Lorsque la vraie valeur des actifs spéculatifs se révèle, les spéculateurs perdent leur argent, et les prêteurs aux spéculateurs ne retrouvent plus l'argent prêté. Les titres émis sur le marché ne trouvent plus d'acheteurs, ils perdent de leur valeur (moins 40 % en moyenne en un an, et ce n'étaient pas que des actions !). Lorsque les fonds de pension perdent ainsi leur argent, il y a du souci pour les retraites qu'ils versent, ils n'achètent donc plus et ne prêtent plus sur les marchés. Les autres prêteurs empruntent pour prêter, or ils ne peuvent eux-mêmes plus emprunter. Le marché cesse alors de prêter et il n'y a plus d'acheteurs ! Voilà pourquoi les banques qui ne trouvent plus de prêteurs sur le marché cherchent de l'argent partout et finissent par en quémander à l'Etat. Le vieil adage du banquier frappe alors : « Les actifs s'évaporent, les dettes s'accrochent » et lorsque la crise éclate, il n'y a plus de crédit car en effet « le banquier est un monsieur qui vous ouvre le parapluie lorsqu'il fait beau et qui le ferme lorsqu'il pleut », et surtout « la fourmi n'est pas prêteuse et c'est là son moindre défaut… »

Quelle est l'ampleur réelle (si l'on peut dire) de cette nouvelle crise en comparaison de celles de 1929 et de 2001 (la bulle Internet) ?

L'actuelle crise est évolutive avec plusieurs phases. Elle résulte de plusieurs bulles spéculatives toutes financées à crédit. Elle est donc similaire à la crise de 1929, elle se révèle plus ample et plus complexe que la crise de 2001 caractérisée par la bulle Internet.

LA CRISE DE 1929

La crise de 1929 correspond d'abord à la liquidation de deux bulles financées toutes deux à crédit. La formation des deux bulles financées à crédit, la bulle immobilière et surtout la bulle des cours des actions correspond à la première phase de la crise de 1929.

La Première phase
La bulle boursière est la plus connue, elle s'est caractérisée par une hausse déraisonnable des cours des actions des entreprises. Les actions sont des parts d'entreprises échangées par achats et ventes sur le marché des actions, pour les Etats-Unis le NYSE (New York Stock Exchange) à Wall Street. L'évaluation du caractère raisonnable du cours des actions se mesure traditionnellement sur le fondement du « PER » ou « Price Earning Ratio », en français le multiple cours bénéfices, c'est-à-dire combien d'années de bénéfices représente le cours. Si le multiple est élevé, le cours est vraisemblablement surévalué, en résumé il vaut mieux acheter des actions à petit PER pour vendre des actions à grand PER. Souvent la surévaluation des actions sur les marchés telle qu'elle résulte des PER trop élevés est balayée par des interviews des grands noms de la finance, ce fut le cas en 1928 lorsque le Professeur Irving Fisher de l'université de Harvard annonça la venue d'un « New Age » porteur d'une prospérité croissante soutenue par le développement de nouvelles technologies telles que la radio et l'aviation, leurs perspectives réelles de bénéfices et de rendements n'avaient tout simplement pas été évaluées… La bulle des actions s'est donc d'abord caractérisée par une « inflation des actifs » c'est-à-dire une hausse des cours telle qu'elle constituait par son caractère déraisonnable une inflation. Le financement à crédit de la bulle s'est révélé atteindre un niveau de risque lui-même spéculatif car les acheteurs des actions pouvaient les acquérir « à terme » avec un apport de fonds propres de 10% de la valeur d'achat des actions, les 90% restants étaient financés par des « call loans » c'est-à-dire des prêts à court terme (un mois au plus) et à des taux très élevés jusqu'à 12%. Les prêts étaient consentis par les « brokers », c'est-à-dire les sociétés de gestion qui achetaient et vendaient les actions pour le compte de leurs clients. Ces brokers empruntaient eux-mêmes à court terme (échéances rapprochées de l'ordre du mois) auprès des banques les fonds prêtés à leurs clients. Pour toucher les petits porteurs (en fait les petits spéculateurs, ceux-ci pouvaient acquérir des parts d'« investment trusts » ou de « holding companies » lesquelles achetaient des actions avec les souscriptions de leurs clients, ceux-ci se finançaient par des emprunts garantis par les souscriptions ainsi financées, enfin les « investment trusts » ou les « holding companies » empruntaient pour acquérir des actions. La hausse des cours des actions a donc été alimentée par de véritables pyramides de crédits lesquelles au moment du retournement des tendances à la bourse se sont alors révélées autant de châteaux de cartes. Parallèlement l'immobilier connaît de fortes hausses elles aussi financées à crédit. Au cours de l'été 1929 l'endettement privé américain atteignait quelques 230% du PIB (176% en 2007).

La Deuxième phase
La deuxième phase correspond à la baisse brutale des cours des actions sur le marché du « NYSE » à Wall Street et aux effets immédiats. La surévaluation des cours entraîne des tendances à des prises de bénéfices ou plus exactement à des « ordres stop » permanents de certains spéculateurs auprès de leurs « brokers » ces « ordres stop » prévoient des ventes automatiques lorsque les cours descendent au dessous d'un certain seuil. C'est ce qui s'est passé le 24 octobre 1929. La baisse des cours efface la partie des acquisitions effectuée par les 10% de fonds propres, ils doivent donc être impérativement reconstitués, cela s'appelle des « appels de marge », pour les financer les spéculateurs sont contraint de vendre leurs actifs c'est-à-dire leurs actions, or dans ce cas il n'y a pas d'acheteurs sur le marché les cours alors s'effondrent d'autant plus. Les deux premiers jours, les banques se sont portées acheteuses sur le marché puis elles ont remplacé leurs achats par des déclarations optimistes. Les pertes subies par les petits porteurs ont été d'autant plus sévères que les actions avaient été financées à crédit jusqu'à 90% des valeurs d'achat, à vrai dire cependant de la fin octobre 1929 à l'été 1930, la bourse a connu cinq rebonds c'est-à-dire cinq hausses intermédiaires et au début de l'été 1930 la moitié des pertes avaient été rattrapées, ce phénomène fut plus tard appelé le « suckers' rally » (la « charge des pigeons »). La crise boursière entraîne une extension de la crise du crédit : Les américains vivent à crédit, les difficultés de remboursement des « call loans », crédits à l'acquisition d'actions s'étendent alors aux autres crédits aux personnes, l'immobilier, les voitures, les cartes de crédit, et enfin les entreprises elles mêmes. C'est l'origine de la troisième phase de la crise de 1929 - 1930.

La Troisième phase
La transformation des créances en créances douteuses érode la valeur des actifs des prêteurs c'est-à-dire des banques les actifs deviennent invendables sur des marchés sans acheteurs les créanciers commencent à exécuter les débiteurs les banques exécutent les brokers qui font faillite, puis les banques s'exécutent entre elles et les plus faibles partent à leur tour le ventre en l'air.

Il n'y avait pas de garanties publiques des dépôts aussi en cas de faillite d'une banque les déposants ne récupéraient qu'une partie de leurs dépôts, ils deviennent donc méfiants et il est naturellement préférable de sortir avant les autres quand cela tourne mal c'est l'origine de la panique bancaire d'abord aux Etats-Unis. En novembre 1930, 256 banques avec 180 millions $ de dépôts font faillite suivies en décembre 1930 par 532 banques avec 370 millions $ de dépôts.

La faillite, le 11 décembre 1930 de la « Bank of the United States » avec plus de 200 millions $ de dépôts porte un coup décisif à la confiance, elle n'était qu'une simple banque commerciale mais son nom même lui donnait une apparence officielle.

Une Quatrième phase se développe alors
Les banques même celles qui ne partent pas le ventre en l'air doivent faire face à de gros retraits de dépôts à vue, elles doivent donc accroître leurs liquidités, en fait elles subordonnent tout à la reconstitution de leurs liquidités que dès lors elles thésaurisent. Elles ne renouvèlent alors pas leurs crédits. Il en résulte alors un phénomène « d'accélération de la crise » (terme employé par l'actuel Président de la « Federal Reserve » lors de ses études doctorales sur la Dépression des années 1930 aux Etats Unis). De 1929 à 1933, les crédits aux entreprises fondent de moitié, devant le refus des banques de renouveler les crédits aux échéances les entreprises vendent à perte pour acquérir les liquidités nécessaires au remboursement des crédits non renouvelés, cela s'appelle une « trappe à liquidités », il en résulte une concurrence sauvage sur les prix de vente, donc une forte déflation (baisse) des prix. La déflation des prix entraîne une réduction de la valeur des actifs des entreprises, mais les dettes restent, elles correspondent alors à une part plus importante du financement des actifs (investissements), et il se produit une évaporation des capitaux propres en quelque sorte « mangés » par la dette, ce phénomène s'appelle la « déflation par la dette ». De plus en plus endettées, les entreprises font fuir d'éventuels investisseurs ou créanciers, pour survivre elles suppriment les dividendes aux actionnaires, et elles reportent à des temps meilleurs leurs investissements de croissance et de productivité, seuls restent les investissements d'entretien. Partout, dans les entreprises qui n'ont pas fermé, la chasse aux emplois pousse une partie de la main d'œuvre à rejoindre les chômeurs des entreprises en faillite, la consommation s'effondre. La crise de 1929-1930 a donc été une crise à la fois complexe et de grande ampleur, moins immédiate qu'il n'apparaît, elle s'est déroulée donc en quatre phases :
- La formation de la bulle spéculative financée à crédit,
- La liquidation de la bulle boursière avec un désendettement forcé,
- La transmission au système bancaire des effets du désendettement forcé provoqué par la liquidation de la bulle spéculative,
- L'arrêt du crédit aux entreprises dès lors forcées de rechercher à tout prix la liquidité, avec pour conséquences l'arrêt des investissements et la chasse effrénée à la réduction des emplois.
Lorsqu'enfin les entreprises et banques survivantes eurent reconstituées leurs liquidités les activités purent alors reprendre.

LA CRISE DE 2001

La crise de 2001, ou « bulle internet » fut à la fois plus simple et de bien moins grande ampleur. A partir du début des années 1990, les Etats-Unis connaissent une croissance économique poussée par le développement des technologies de l'information, surtout l'informatique et internet, vers 1995, ces technologies concourraient à 6% du PIB américain mais à 35-40% de sa croissance. Vers 1997, l'application de ces technologies a attiré des anticipations de croissance et de bénéfices déraisonnables, c'est l'origine de la « bulle internet ». Plusieurs sociétés de télécommunications développent des réseaux de fibres optiques dont les capacités de chacun représentaient plusieurs dizaines de fois les trafics vraisemblables. L'engouement pour les « valeurs internet » cotées au « NASDAQ » ou marché américain des valeurs dites « Hitec » (hautes technologies) en traîne une surévaluation déraisonnable des cours. Euphoriques, les conseillers financiers expliquaient à leurs clients que les analyses à partir des « PER » (multiples cours bénéfices » étaient démodées, et conseillaient à leurs clients des achats d'actions à des cours de l'ordre de 100 fois les bénéfices futurs d'ailleurs les mesures des « PER » n'étaient plus effectuées à partir des derniers bénéfices mais à partir des bénéfices futurs estimés. Vers 1999, la théorie du « New Age » revient en force. La bulle se dégonfle à partir de septembre 2000, les cours des « actions Hitec » baissent en moyenne de 49% sur 26 mois, mais les effets de la liquidation de la bulle ne vont pas au-delà des marchés boursiers, à partir de 2003 les cours des actions montent très rapidement jusqu'en août 2007. La bulle internet fut donc une simple bulle spéculative boursière, mais sa liquidation ne mit pas fin à l'esprit spéculatif. Cela explique dans une large part un gonflement ultérieur d'une bulle spéculative dont la liquidation à partir d'août 2007 a entraîné l'actuelle crise qui d'abord financière spéculative atteint l'économie réelle depuis la mi septembre 2008.

LA CRISE DE LA DEREGLEMENTATION

La première phase : Voir question / réponse suivante.

La deuxième phase de la crise : La crise du crédit.
A partir de la fin 2005, les gestionnaires Alpha de la finance décident d'ignorer les risques ils n'existent pas et de toutes façons les équations de Maryon Scholes y pourvoiront, de fait les placements réalisés en 2006 et 2007 se caractérisent par la simple absence de toute mesure du risque. Autrefois dans les mines charbon il y avait des canaris dont le chant affolé devait avertir les mineurs sur les risques du grisou ou du poussier. Le canari chanta le 22 juin 2007 : ce jour là les fondateurs du « Hedge fund » Blackstone ont revendu leurs participations pour 3 milliards $ les deux tiers aux petits actionnaires et le dernier tiers à un fonds souverain chinois. Les fondateurs savaient, les petits actionnaires sont les derniers à savoir après avoir perdu leur galette, quand aux chinois ils ne sont toujours pas contents (ils auraient dû savoir qu'au cours de la deuxième moitié du XIXème siècle les américains ont passé leur temps à vendre aux anglais et aux néerlandais à prix fort leurs chemins de fer pourris pour les racheter à prix d'ami après la faillite, c'est l'origine même des fortunes des Grandes Familles américaines, et quand la Banque d'Angleterre n'arrivait pas à éteindre le désastre la Banque de France servait de prêteur en dernier ressort et toujours remboursé, l'histoire économique ça peut parfois servir)… Le 9 août 2007, Bear Stearns cesse de coter deux de ses fonds de placements car même les équations Maryon Scholes n'arrivaient plus à en déterminer la valeur… Cette fois ci sur les marchés financiers les investisseurs institutionnels (les célèbres « zinzins ») décident de ne plus acheter un seul instrument de crédit ni d'ailleurs le moindre titre de dette d'une Banque : la deuxième phase d'une crise financière commence toujours quand « Chat échaudé craint l'eau froide ». Au début les « banquiers raisonnables » et surtout les gestionnaires des portefeuilles d'actions clament que c'est passager que les pertes sont au plus de 50 milliards $ et que « si il faut vendre au son du violon il faut acheter au son du canon » ceux qui ont suivi ce conseil n'ont pas vraiment bénéficié d'une asymétrie favorable d'information… A la mi-mars 2008 le canon tonne toujours et il n'y a plus d'acheteurs sur le marché financier, depuis le 9 août 2007 il est devenu impossible de placer des CDO même notés AAA, et d'ailleurs aucun établissement financier aucune banque ne peut placer un titre de dette quelque soit son appellation. Sur les marchés financiers même les titres de dette financière notés AAA se négocient en théorie à 60 cents le dollar, c'est d'ailleurs théorique car il n'y a tout simplement pas d'acheteurs même les fonds vautours à l'affût des carcasses sur les marchés n'y vont pas. Chez les banquiers anglo-saxons c'est la panique scandalisée : leurs actifs valent en réalité beaucoup pus que l'évaluation d'un marché dominé par les fous. L'ennui c'est que leurs investissements sont évalués d'après le marché (avant 2007 les bénéfices sur les marchés gonflaient les bilans donc les bonus des « traders » et surtout des dirigeants), or depuis la Loi « Sarbanes Oxley » votée par le Congrès américain à la suite du scandale d'Enron (un trader à la comptabilité innovante dynamique inventive et audacieuse pour laquelle son PDG, M. Skilling a été récompensé par 24 ans de prison), les comptables sont pénalement responsables des comptes qu'ils certifient, et évidement le comptable ne veut pas aller en taule à la place du banquier… Les Banquiers espagnols et français pavoisent dans la douceur de l'euphorie : ils ont conservé l'ancienne comptabilité à la valeur d'achat et donc ne sont pas forcés d'afficher des pertes. Que se passe-t-il ? Les investisseurs sont méfiants et c'est connu on ne fait pas boire un âne qui ne veut pas boire, mais surtout, les évaluations mêmes théoriques du marché affichent des pertes sur les investissements financiers des heureuses années notamment 2006 et 2007. Et surtout les investisseurs sont eux même des emprunteurs, or avec la crise l'adage du banquier oublié pendant le gonflement à crédit de la bulle revient en force : « les actifs (investissements) s'évaporent les dettes s'accrochent ». Le phénomène qui domine alors toutes les deuxièmes phases d'une crise (et aussi les suivantes) s'impose alors : tout le monde cherche à se désendetter, ceux qui ont des liquidités fuient le risque et cherchent la sûreté, c'est-à-dire les bons du Trésor des Etats sérieux (dont la France paresseuse des 35 heures, aux innombrables fonctionnaires budgétivores et qui vit au dessus de ses moyens). A la différence de la crise de 1929 la Federal Reserve américaine abandonne la punition du hasard moral, et décide de refinancer les besoins de liquidités des banques pour éviter leur faillite, cette politique constante depuis le début de la crise a incontestablement empêché la faillite systémique bancaire (la faillite du système des banques). Lorsque entre le 13 et le 17 mars 2008, la banque d'investissement (en réalité le fonds requin) Bear Stearns part le ventre en l'air, son partenaire principal Morgan Stanley risque d'être entraîné par le « risque du partenaire », la Federal Reserve participe au sauvetage du partenaire de Morgan Stanley avec la création d'un fonds de financement d'actifs financiers devenus radio actifs financé à hauteur de 29 milliards $ par la Federal Reserve. Cette fois ci tous les traders et même leurs chiens clament « la crise est finie il faut acheter à la Bourse », ceux qui n'ont pas suivi ces conseils n'ont pas perdu d'argent. En effet le sauvetage de Bear Stearns ne fait pas acheter les institutionnels sur les marchés financiers, certes les évaluations des actifs financiers s'améliorent mais de façon fictive puisqu'il n'y a toujours pas d'acheteurs, fin juin 2008 elles reviennent au niveau de mars 2008. La troisième phase de la Crise débute en deux temps, d'abord en juillet 2008 avec l'impossibilité pour les banques de se recapitaliser, puis en septembre 2008, le 15 septembre 2008 la faillite (pourtant programmée depuis la fin mars) de Lehman Brothers relance la crise financière, tandis que la crise s'étend de la crise financière spéculative à la crise de l'économie réelle. A partir de mars 2008 les banques sont fortement incitées à se recapitaliser. Elles essaient pour la plupart d'émettre des actions nouvelles afin de reconstituer leurs capitaux propres mais les cours en bourse sont très dépréciés (souvent -50 à -60% par rapport au printemps 2007), elles essaient aussi d'émettre une catégorie particulière d'obligations (appelées « Covered bonds ») garanties à la fois par la banque et par des investissements particuliers, l'ensemble permet de lever des capitaux mais pas suffisamment. Ces fenêtres d'opportunité se ferment en juillet 2008, deux banques britanniques qui essaient d'émettre des nouvelles actions n'y parviennent pas, des fonds spéculatifs (les Hedge funds) vendent « à terme » des actions de ces banques sans les posséder pour les racheter moins cher, ces spéculations réussissent mais la baisse des cours des actions de ces deux banques les placent au dessous des cours prévus pour l'émission de nouvelles actions, résultat personne ne les achète… La crise financière repart de plus belle en septembre 2008. Tout d'abord les banques cessent de se prêter entre elles, or qui ne connaît mieux les banques que les banquiers ? Si ils cessent de se prêter entre eux c'est qu'ils n'ont pas confiance. Le Trésor fédéral américain procède à l'acquisition forcée de 80% des actions de deux sociétés de garantie des obligations hypothécaires américaines, elles garantissaient 40% du marché américain mais ne disposaient plus des capitaux nécessaires. Le 15 septembre une célèbre banque d'investissement américaine, Lehman Brothers fait faillite, un grand nombre de fonds partenaires de cette banque perdent les actifs (placements) déposés auprès de Lehman Brothers c'est ce que l'on appelle la réalisation du risque du partenaire. Le 18 septembre le Trésor fédéral ouvre une garantie de 85 milliards $ (depuis portée à 120 milliards $ pour soutenir l'AIG c'est-à-dire le deuxième assureur du monde avec 1050 milliards d'actifs gérés, il obtient en échange 80% des actions de l'AIG. L'ampleur de la troisième phase de la crise financière peut se mesurer à partir des interventions des banques centrales et des Etats : en août 2008 le bilan de la Federal Reserve s'établissait à quelques 867 milliards de $ dont près de la moitié prêtés aux banques américaines sur des lignes d'urgence à court terme mais déjà les initiés savaient que ces crédits passaient à terme indéfini, c'est-à-dire la durée de la crise financière ; à la mi-décembre les actifs de la Federal Reserve sont passés à plus de 2 000 milliards de dollars dont 1 700 milliards pour soutenir les banques et 300 milliards de dolars de « papier commercial émis par des entreprises non financières, ce qui est une première dans l'histoire de la Federal Reserve, il est à présent admis que d'ici la fin janvier 2009, les actifs seront dans une fourchette de 2 500 à 3 000 milliards de dollars, ce qui donne une idée du financement d'urgence par la Federal Reserve du système financier américain ; début octobre 2008 le Congrès américain a voté 700 milliards de dollars pour un fonds d'urgence de soutien du système financier américain (17,4 milliards de dollars sont redéployés pour éviter la noyade de General Motors), 335 milliards de dollars ont déjà été engagés. Avec 2 335 milliards de dollars engagés sur 3 700 milliards de dollars déjà prévus le sauvetage du système financier américain mobilise environ 16% du PIB américain. Une quatrième phase de la crise a débuté à peu près en même temps que la troisième, il s'agit de l'extension de la crise à l'économie réelle. Elle concerne d'abord le secteur de la construction : En France les mises en chantier de logements tombent de 500 000 en 2007 à 300 000 en 2009, soit -40%. Le secteur automobile suit de près : depuis octobre 2008 les immatriculations ont baissé de 40% aux USA, 50% en Espagne, 37% en Grande Bretagne, 30% en Italie, 27% en Corée, 18% en Allemagne, 15% en France, en Chine, au Brésil, et au Japon. Les grandes entreprises des secteurs atteints, la construction, l'automobile, mais aussi la sidérurgie et l'aéronautique, subissent des arrêts purs et simples des commandes. De tels chiffres n'avaient pas été enregistrés en France de puis 1932, or l'histoire enseigne que la crise de l'économie réelle des années 30 a débuté dans les secteurs de la construction et de l'automobile. Comme la Crise de 1929, la crise de 2007 se développe par des phases successives avec des délais de réalisation semblables, cela signifie très vraisemblablement que les deux bulles qui ont causé les deux crises sont d'une ampleur (relative aux PIB) semblable, toutefois l'une des leçons de la Crise de 1929 a été retenue, la Federal Reserve n'a pas laissé imploser le système bancaire.

suite

Kiosque Chro #67

Chronic'art #67
Juillet / Août 2010

Couv Chro pdf Sommaire Abonnement Points de vente