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17/02/09 - Cinéma - Entretien (1)
Produit en 1965, soit cinq ans avant le seppuku de Mishima (le 25 novembre 1970), Yukoku, son unique film, ne peut être perçu a posteriori que comme la répétition de cet acte final. La mort spectaculaire de l'écrivain (personne depuis 1945 n'avait commis le suicide rituel) et sa tentative avortée et donquichottesque de coup d'Etat nationaliste ont ébranlé le Japon d'alors, ranimant de vieux fantômes au sein d'un pays en pleine occidentalisation. La femme de Mishima, pour étouffer l'aura de scandale entourant le cadavre de son mari (par ailleurs ouvertement homosexuel), avait pris la décision de supprimer toutes les copies de Yukoku, pourtant célébré par la critique japonaise et occidentale (le film fut primé au festival de Tours en 1966)… C'est finalement en 2005 qu'une copie du film est miraculeusement retrouvée, dans l'entrepôt d'une ancienne maison de l'écrivain. Son fils, exécuteur testamentaire, ne s'oppose pas, cette fois-ci, à son exploitation. Voici comment ce film mythique nous revient aujourd'hui, sous la forme d'un DVD agrémenté d'un entretien réalisé en 1966 par le journaliste français Jean-Claude Courdy. Tiré de la nouvelle du même nom écrite quelques années plus tôt, Yukoku présente la dernière étreinte amoureuse et le suicide rituel d'un lieutenant de l'armée impériale et de sa femme. Refusant de réprimer un complot ourdi par des soldats qui lui sont proches et auquel il aurait pu participer (complot qui aboutit à l'élimination de plusieurs ministres de l'Empereur considérés comme nuisibles), le lieutenant Takeyama, tiraillé entre l'honneur et l'obéissance, choisit la mort par éventration. Sa femme, avec qui il forme un couple idéal et passionnément noué, l'accompagne dans la mort après une ultime étreinte, exaspérée par la proximité du gouffre. Résumée en quelques rouleaux calligraphiés de la main de Mishima, l'intrigue n'offre donc aucune péripétie particulière ; elle autorise seulement l'esthétisation à outrance d'une scène d'amour et d'une scène de suicide, sous l'idéogramme de la Sincérité Absolue et sur fond de musique wagnérienne. Voici donc la quintessence de Mishima mise en scène avec une remarquable économie : Eros, Ethos et Thanatos, ou comment l'amour et la mort se croisent dans l'éclair de l'honneur samouraï… Fascinant par sa beauté, son épure et sa radicalité, le film ne cesse de faire couler l'encre, la sueur, les larmes et le sang dans une succession de gestes ritualisés. Mishima en a fait par ailleurs très clairement un instrument de sa mythification personnelle : presque intégralement orchestré par lui-même, il y tient le rôle essentiel et fait tout converger des images vers son corps offert au sexe et à la destruction. Délire sublimé d'un Narcisse morbide, Yukoku est aussi un joyau paradoxal, un ovni cinématographique, bref, le testament filmé d'un des plus grands écrivains du XXe siècle. Rencontre à son sujet avec Stéphane Giocanti, rédacteur du livret et auteur d'un roman fortement inspiré par Mishima, Kamikaze d'été.
Chronic'art : La femme de Yukio Mishima avait fait détruire les copies de Yukoku afin d'étouffer les aspects les plus sulfureux de l'œuvre de son mari. A présent que le fils de Mishima a autorisé cette édition du film, peut-on dire que le Japon est réconcilié avec l'un de ses plus grands écrivains ?
Stéphane Giocanti : Il est difficile de répondre à cette question sans avoir l'air de parler pour les Japonais, dont il ne faut pas généraliser l'opinion. Pour presque tous, Mishima est un grand écrivain et un dramaturge très important. Pour les uns, il avait un caractère excentrique, provocateur ; pour d'autres, il a une odeur de soufre en raison de son nationalisme et de son homosexualité. Pour d'autres encore, à l'extrême-droite, il constitue un emblème, ce qui ne va d'ailleurs pas sans contresens ni réduction. Cela dit, il ne faut pas s'imaginer que les Japonais, jeunes ou moins jeunes, soient hantés par Mishima. Bien qu'il soit mort en 1948, Osamu Dazai continue d'exercer fascination et respect, plus encore peut-être que Mishima.
Dans quelle mesure Yukoku, participe-t-il à la mythification de lui-même qu'a orchestré Mishima ?
Vous parlez très justement d'une orchestration. Mishima a d'abord écrit sa nouvelle. Très vite, il a décidé de l'adapter lui-même pour le cinéma, deux ans après l'adaptation d'une autre nouvelle, Ken, par Kenji Misumi. Mishima a travaillé aux moindres plans de la caméra, au minutage, aux gestes, il a beaucoup réfléchi sur le décor ; c'est lui que l'on voit dérouler le rouleau traditionnel qui sert de générique ou d'explication. Il a choisi la musique. Ce travail total participe d'un mythe personnel et relève en même temps d'une expérimentation.
Le film ne marque-t-il pas une apogée de son narcissisme ?
Sans aucun doute. Ce narcissisme éclate dans certains plans, dans la célébration de son propre corps (qu'il a cultivé grâce au body building), mais aussi dans la scène de seppuku, lorsque l'épouse Reiko est là comme pour attester l'amour et la mort du lieutenant. Ces instants portent le narcissisme à son comble morbide. En même temps, il s'agit d'un narcissisme esthétisé, qui trouve des ramifications avec la pensée de Georges Bataille, que Mishima a lu. Au-delà du narcissisme, l'écrivain fut hanté par une sorte de dualisme entre le désir et la mort, comme le montre sa nouvelle « Une histoire sur un promontoire ». Yûkoku retrouve ce thème en tirant les leçons - fidèles ou non - du traité d'éthique samouraï (le Hagakure) que Mishima a préfacé et annoté : un travail aussi minutieux que celui qu'il a effectué pour son film !
En 1965, Mishima n'imaginait pas encore sa fin spectaculaire, et pourtant Yukoku, a posteriori, paraît une répétition du 25 novembre 1970. Le film a-t-il noué quelque chose dans son « plan de mort » ?
Ce n'est pas impossible. Selon son biographe Henry Scott-Stokes, en 1965-1966, Mishima n'avait pas encore conçu de plan. Il ne savait pas comment ni quand il mourrait. L'élaboration du film lui a peut-être fait creuser l'idée : mourir par seppuku. Mishima avait déjà pour livre de chevet le traité de Yoshimoto, traité qui exalte principalement la mort volontaire et héroïque. Il resterait ensuite à définir l'occasion d'un seppuku qui ne fût pas un acte entièrement personnel, mais tourné vers le Japon. Mishima se voulait solidaire du lieutenant qui s'est donné la mort en 1936, et dont il a choisi de mettre en récit puis en images la fin tragique.
Comment expliquer les difficultés qu'a rencontrées Mishima pour réaliser son film, quand on sait la place éminente qui était la sienne dans son pays ?
Mishima avait en effet une place éminente, notamment grâce à son audience et à ses traductions à l'étranger. Cependant, on le prenait aussi pour un provocateur, un excentrique, quelqu'un qui dérangeait les habitudes et certaines convenances sociales. Il le prouverait encore par la suite en acceptant de discuter avec des étudiants gauchistes en 1968, dans une université de Tokyo, où ses échanges ont d'ailleurs été filmés. Le milieu cinématographique respectait sans doute Mishima (il y avait des amis), mais l'idée de Yukoku allait à l'encontre du pacifisme que le Japon voulait alors afficher, et même de tendances clairement lisibles dans les films japonais. Ainsi, Yukoku constitue une sorte d'anti Hara-kiri de Kobayashi - film magnifique, d'une grande cruauté, et au message authentiquement subversif. Tandis que Kobayashi (cinéaste « communiste ») dénonce dans son film une tradition vide, ridiculisée par un clan ignoble, tandis qu'il fait le procès de l'autorité traditionnelle, Mishima exalte un seppuku entièrement positif, totalement motivé et significatif, où la tradition désigne un monde plein et fort. Il recharge en somme la tradition que Kobayahi vide de son sens. Tout en étant un moderniste, Mishima est aussi un parfait réactionnaire.
Des publics japonais et européen, lequel fut le plus choqué par ce film ? Et quels sont les aspects, dans le fond comme dans la forme, qui ont pu apparaître comme scandaleux, selon les cultures ?
D'après ce que je sais, le public du Festival de Tours, en 1966, a déserté la salle. Nous n'étions pas, à cette époque, familiarisés avec la culture japonaise. Le film allait de toute façon à l'encontre des tendances idéologiques qui traversaient alors la France. Jean-Claude Courdy, qui a connu Mishima et qui l'a interrogé pour la télévision, m'a raconté qu'il était allé voir le film à sa sortie, avec son auteur. Le public l'a regardé dans un silence religieux.
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