ok | aide

NEWSLETTER

 

Piano mécanique
Cannes 2010
Queer-je ?
Labomatic
Chro Fake
Les Netocrates
Tops 10 ans

Sing Sing / Arlt. : Duos duaux

15/05/08 - Rock - Entretien (1) Sur des accords électriques derviches, Sing Sing répète gravement en français des refrains obsessifs et borderline, histoires inquiétantes d'incestes, d'amis morts enterrés en secret, de combats de chiens menaçants. Avec sa grande taille et ses favoris 1900, de sa voix grave et changeante d'acteur malgré lui, il invoque froidement le danger potentiel d'une personnalité multiple. Cet air de viril psychopathe se déraidit lorsqu'il accompagne ou s'accompagne d'Eloise Decazes, sous le duo Arlt, leçon d'altérité qui rappelle la Fontaine (Brigitte) couplée à Areski dans les 70's. En suivant une ligne doucement psychiatrique, on verra dans l'association que forment Bertrand Belin et son alter-ego Florian Caschera, alias Sing Sing, un curieux dédoublement de personnalité, rencontre fusionnelle, émulation amicale qui passe par une étrange similitude du chant, un même goût des ellipses, un flair littéraire commun. Ces deux-là jouent ensemble au chat et au chat, s'accompagnant et se fondant l'un dans l'autre, jouant leurs différences sur un certain sens du baroque(rock) chez Belin, contrariant amicalement le goût de la répétition chez Sing Sing (pseudonyme lui-même répétitif), et leur permettant l'accord parfait (l'arrangement et ses variations pour l'un, la chanson-litanie pour l'autre). Ces duos duaux, faits de différences et de répétitions, posent là une esthétique et une éthique de la rencontre, qui nous fait penser que s'il y a une « communauté qui vient », dans la chanson française aujourd'hui, de singularités quelconques réunies, elle commence bien ici, et a le plus bel idéal qui soit... Entretien avec Sing Sing, en complément de notre dossier « Une autre chanson française » à lire dans Chronic'art #45, en kiosques.

Chronic'art : Quelles seraient tes influences, françaises notamment (j'entends dans Arlt les fantômes d'Areski et Fontaine, Mendelson chez Sing Sing) ?

Sing Sing : Tu as raison de parler de fantômes. J'envisage vraiment les influences éventuelles comme des présences spectrales, des échos, des réminiscences. Je crois que les chansons sont traversées, travaillées par les voix qui les ont précédées. Qu'il faut savoir les accueillir. J'ai écouté pas mal de choses sans m'en revendiquer ouvertement pour autant, ma mémoire travaille de façon assez inconsciente, je crois. En France , j'ai surtout bien aimé ces gens qu'on dit de travers et ça inclut aussi bien Satie que Christophe, les trublions notoires, des poètes du Chat Noir à Katerine en passant effectivement par la Fontaine (Brigitte). Les fantaisistes macabres à la Bashung ou Marcel Kanche aussi, parce que le noir m'amuse et parce que leurs positions obliques me bottent. Il faut se pencher à mon avis sur la façon qu'ont de pratiquer la chanson quand ça leur pique des gens comme Jean-François Pauvros , Jac Berrocal ou même Red. A ce titre, les cabarets de Noël Akchoté me donnent pas mal à réfléchir. Bon, après, j'ai surtout beaucoup écouté, beaucoup reconnu, beaucoup oublié tout un tas de rockabilleux obscurs, de free-jazzmen, de songwriters déviants, bluesmen aveugles, garage-bands amochés, de la pop excentrique et puis les Ethiopiques comme tout le monde. Et puis j'ai plus appris chez Léonard Cohen, Lou Reed (ou même Iggy Pop, d'ailleurs, parolier sensass pour ce que j'en pige) que chez Brassens. Eloise a écouté surtout Arvo Part, des chansons de geste remontées d'on ne sait où, des choses assez étranges, cruelles, noires et drôles, aux confins du fantastique, une poignée d'ensorceleuses folk, Purcell et va savoir quoi (elle est très secrète). Au final, je crois que ma principale influence en France, ce doit être Comelade dont je partage les goûts musicaux, une idée de la contrebande et l'idée du strip-tease musical. Une façon à la fois gamine, légère et très sérieuse de rassembler de mémoire des choses entendues, hétérogènes le plus souvent, pour en faire un truc cohérent. Avec un souci de distance et de transfiguration personnelle. Mendelson, je vois ce que tu veux dire. C'est intéressant.

Il y a une violence sourde et inquiétante dans tes chansons, reliée à l'enfance, à l'inceste, à la mort de proches. Tu as eu une vie difficile ou tu vis dans des fictions ?

Je n'ai pas eu une vie trop difficile, non. Une enfance un peu inquiète peut-être, et des deuils comme tout le monde. Surtout une façon de fantasmer ça très intense. D'en rire aussi, je n'ai pas de complaisance avec la douleur. D'ailleurs, je ne parle pas tellement de douleur, surtout de trouble. Ma grande affaire, c'est ça : c'est le trouble. Les fantômes, le désir, le manque, le pressentiment, avec un sens amusé de la catastrophe et le tout battu par une météo puissamment déboussolée. Ces chansons, je les considère avant tout comme des plaisanteries pas forcément drôles ayant trait, disons, à une certaine pacotille métaphysique. Avec terre et rouille en abondance, pourtant.

Quel rapport particulier te lie à Bertrand Belin (vous lie tous les deux ) ? Il y a une impression d'émulation et de fusion qui se dégage à vous voir et vous entendre ensemble (similitude du chant, même goût des ellipes, flair littéraire)…

Il faudrait lui poser la question. On se connaît bien, on travaille ensemble, il semblerait qu'un métabolisme commun nous ait gratifié d'une pulsation commune (ce vague swing à la guitare nourri de choses disparates, rockabilly-picking folk pour aller vite, assez percussif et compliqué d'apports divers, un peu baroques et qui diffèrent d'ailleurs chez lui et moi). Mais Bertrand est un vrai guitariste, un vrai musicien, un vrai chanteur avec un savoir objectif et une virtuosité que je n'ai pas du tout. Moi je suis nettement plus primitif. Et nous ne chantons pas du tout de la même façon, contrairement à ce que certains ont l'air de penser. Pour tâcher de te dire ce qui nous lie tous les deux, on s'est rencontré il y a longtemps et « reconnus » immédiatement si j'ose dire. En ont résulté des années de correspondances, de nuits blanches assez farouches et de beuveries, de conversations théoriques absolument cintrées et extrêmement stimulantes, des échanges de toute sortes et pas seulement à propos de musique. Cela dit, à mon avis c'est plutôt sur nos nombreuses différences qu'il peut s'avérer intéressant de se pencher.

suite

Kiosque Chro #67

Chronic'art #67
Juillet / Août 2010

Couv Chro pdf Sommaire Abonnement Points de vente