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01/03/08 - Essai - Entretien (1)
- version intégrale de notre entretien publié dans Chronic'art #42 (février 2008)-
Chronic'art : Voici huit ans que vous avez écrit Les Netocrates, publié et traduit dans plusieurs pays. Comment expliquer que nous le découvrions seulement maintenant en France ?
Alexander Bard : D'abord, il semble que la France n'ait pas montré beaucoup d'intérêt pour nos études futurologiques et sociales. Sans doute parce que seule la vieille génération d'intellectuels français - Jacques Derrida, par exemple -, pour qui il est difficile d'apprécier correctement quelque chose de vraiment nouveau, était encore récemment sous le feux des projecteurs. Cette situation semble néanmoins évoluer : les Français se rendent enfin compte de la profondeur de la révolution que représente l'apparition des médias interactifs et d'Internet, et que cette révolution constitue le principal ingrédient de la globalisation politique et économique que nous connaissons aujourd'hui. Est-ce que ce réveil est dû au phénomène des blogs, particulièrement fort en France ? Ensuite, c'est une question de timing puisque nous avons dû attendre de rencontrer les bonnes personnes avec qui nous avions envie de travailler. C'est à la suite d'un entretien-fleuve avec vous, à Chronic'art, que nous avons été mis en contact avec l'éditeur Léo Scheer.
Jan Söderqvist : Il s'agit aussi de raisons plus banales et pratiques. Dès 2001, l'idée d'une traduction française flottait dans l'air, mais il n'y a pas eu de suite. Nous étions à l'époque très pris avec les marchés américain, anglais, sud-africain et espagnol. Je suppose aussi que la confusion a fait hésiter ce premier contact : certains voient Les Netocrates comme une œuvre de philosophie sociale, d'autres pensent avoir affaire à un livre de business ou de management puisqu'il parle des forces sous-jacentes au phénomène des valeurs technologiques (la bulle dot.com) et du fait que des stratégies d'affaires établies, menées par la bourgeoise, ne fonctionnent pas vraiment dans cette nouvelle écologie médiatique. Comment vendre un livre comme celui-là, qui ignore toutes les étiquettes et toutes les conventions traditionnelles ?
En quoi la théorie exposée dans votre essai est-elle antinomique avec l'esprit français, comme vous le dites dans votre préface ?
A.B. : Notre analyse se fonde sur la culture des early adopters. Pour comprendre le monde d'aujourd'hui, nous nous intéressons davantage à l'usage et à l'implication sociale des nouvelles technologies de l'information et des nouveaux gadgets interactifs chez les écolières coréennes ou les pêcheurs du Sud de l'Inde que sur les vieilles références que tout le monde ressasse. Après tout, Max Weber n'avait aucune idée de ce qu'était un téléphone portable ! Notre analyse, du coup, est assez peu flatteuse pour la vieille élite, composée principalement de vieux journalistes et d'auteurs mâles d'Europe occidentale ou d'Amérique du Nord. Notre hypothèse révèle que ceux-ci sont historiquement voués à perdre leur position dominante, alors que de nouvelles forces entrent en jeu. L'Europe est aujourd'hui extrêmement conservatrice et complaisante. Cela va demander de gros efforts aux Européens pour comprendre ce qu'est la véritable radicalité du XXIe siècle.
J.S. : C'est un classique, le changement n'est jamais bon pour la vieille élite en place. Mon avis est que la France est un pays très polarisé où il existe d'un côté une « gauche » vraiment conservatrice qui ne rêve que d'un statu quo éternel et, de l'autre, des pouvoirs plus pragmatiques qui se rendent compte que le chauvinisme réactionnaire n'est plus une option aujourd'hui pertinente.
Est-ce que le problème de la France n'est pas qu'elle est une nation très égocentrée (la France, centre du monde) ?
A.B. : Quiconque a connu un passé prospère va avoir quelques difficultés à accepter un avenir où il se retrouve marginalisé. La France a pu être le centre de l'ancien paradigme industrialo-capitaliste ; l'Etat-nation moderne et la modernité sont d'ailleurs nés en France, ce paradigme ayant été défini par les penseurs des Lumières. Du coup, puisque l'identité française est à ce point liée au capitalisme, il n'est pas surprenant que ce pays ait plus d'obstacles à surmonter que les autres quand il se frotte au paradigme informationaliste. Le seul fait de se poser la question de son positionnement face à ce nouveau paradigme est assez révélateur… Les netocrates se fichent pas mal du débat sur l'identité cadrée dans une nationalité. Ils envisagent toujours les choses à un niveau global et subculturel. Le nationalisme est aujourd'hui un phénomène qui n'intéresse que les sous-classes.
J.S. : Il suffit de voir la polémique suscitée récemment par l'article du Times sur la mort de la culture française… C'est toujours un sujet sensible en France, et ce n'est pas bon signe. La nostalgie nationaliste est quelque chose de tellement dépassé ! Aucune Nation ne peut aujourd'hui fonctionner comme une marque. Nous avons trop perdu de temps avec ces inepties. Les Français ne sont pas les seuls à apprécier une nourriture de qualité, du bon vin, la mode, l'art ou la philosophie ! C'est évidemment une mauvaise nouvelle pour les Français qui se sont toujours vus comme culturellement supérieurs aux autres sur bien des plans… « Tu dors, tu es mort », l'adage n'a jamais été aussi vrai.
Avec la netocratie, vous prévoyez la disparition définitive de l'Etat-Nation. Mais n'est-il pas exagéré de penser que le réseau Internet suffira à faire accepter cette idée et à faire émerger une gouvernance netocratique mondiale ?
A.B. : Non, pas du tout. La vieille bourgeoisie est obsédée par les Etats-nations et les implications de l'identité nationale. Les netocrates, eux, ne s'y intéressent pas du tout. Elle n'intéresse manifestement pas Internet (aucun, ou très peu, de sites consacrés au sujet). Pourquoi ? Parce que c'est une question hors sujet dans la vie quotidienne des netocrates. Aucun d'entre eux ne va se sacrifier, par exemple, pour la France.
J.S. : Qui sont les derniers porteurs de drapeaux en Europe ? Les vieux aristocrates, les fermiers gavés de subventions et les néo-fascistes tatoués au chômage, c'est-à-dire les perdants de l'âge de l'information. Le concept d'Etat-Nation est devenu incroyablement obsolète parce que toutes les vraies questions politiques contemporaines quittent la sphère nationale les unes après les autres pour se retrouver dans une optique supranationale. L'environnement, la défense, les impôts, l'agriculture, le système de santé, l'éducation… Tout ! Comment peut-on avoir une politique nationale sur l'environnement ? Quel sens cela peut-il avoir ? Que vous aimiez votre pays ou que vous souteniez farouchement votre équipe nationale de football, peu importe : la politique nationale est devenue une charade insensée.
Comment envisagez-vous la réception de votre théorie en France ? Quels seront selon vous les sujets de discorde potentiels ?
A.B. : Comme partout en Europe, la réception du livre sera différente selon les générations. Les jeunes lecteurs vont vite se rendre compte que ce que nous décrivons correspond au monde dans lequel ils vivent, et qui n'a jamais vraiment été décrit auparavant. Les lecteurs plus âgés s'opposeront sans doute, eux, pour des raisons émotives, à nos conclusions, puisque nous déplaçons les priorités de la culture, de la politique, du pouvoir et même de l'économie de la société contemporaine. J'observe que c'est surtout notre attaque de l'humanisme qui offusque les lecteurs plus âgés. Le fossé générationnel est typique de la façon dont notre théorie est reçue en Europe et en Amérique du Nord. En Asie et en Afrique, les lecteurs plus âgés ont plus de facilités à l'accepter que leurs homologues occidentaux. C'est peut-être pour cela que Les Netocrates a remporté un tel succès dans les pays émergents.
J.S. : Nous ne sommes pas des représentants de commerce : nous n'essayons pas de vendre l'Age de l'Information aux consommateurs français, et nous ne faisons la promotion d'aucune idéologie. Nous affirmons simplement que ces changements arrivent, nous nous demandons pourquoi ils opèrent maintenant et pourquoi c'est une bonne idée d'essayer de les comprendre - pour ne plus être hors sujet. Je pense, comme Alexander, que beaucoup de jeunes lecteurs vont se retrouver dans notre livre, ou peut-être se demander en quoi il est si scandaleux qu'on le dit. Dorénavant, à chaque décennie, une nouvelle génération vit et s'épanouit à grande échelle dans l'interactivité, c'est quelque chose d'acquis. Evidemment, ceux qui devront faire l'effort de s'adapter à la Netocratie préféreront l'ignorer ou s'en offusquer.
Pensez-vous que Nicolas Sarkozy est un netocrate ?
A.B. : Non, Sarkozy n'est pas un netocrate. Il est certainement un très bon capitaliste dans le sens paradigmatique du terme, et, surtout, il arrive après de nombreux leaders négligents et populistes en apportant un peu de fraîcheur. Il est donc évidemment plus netocratique que le tragique Jacques Chirac, qui était complètement déconnecté de l'époque dans laquelle il vivait. Sarkozy est ouvert au dialogue comme jamais Chirac l'autosuffisant ne l'a été.
J.S. : En vérité, n'importe quelle personnalité politique venue après Chirac aurait fait bonne impression, au moins pendant quelques temps. Il est certain que Sarkozy semble avoir une vue plus claire sur les réformes nécessaires dans tel ou tel secteur. Mais en même temps, il est fidèle aux idéaux nationalistes qui misent clairement sur la restauration de la gloire culturelle passée de la France. A moins que ce ne soit le genre de rhétorique dont un candidat a encore besoin en France pour se faire élire ?
Ou en est-on en 2008 par rapport au changement de paradigme que avez décrit en 2001 ? A quelle phase du processus - le passage du Capitalisme à la Netocratie - en sommes-nous ?
A.B. : Nous sommes encore aux prémices du processus. Le pouvoir est encore aujourd'hui concentré dans les mains des capitalistes et un nombre infime de technologies interactives ont, pour ainsi dire, abattu leur jeu. Le mobile, comme le BlackBerry ou les ordinateurs portables connectés en haut-débit, ne sont rien face aux centaines de gadgets interactifs qui verront le jour dans les décennies à venir ; nous ne sommes qu'à l'aube de la révolution interactive. Mais ce à quoi nous assistons nous procure assez de preuves pour affirmer qu'un changement radical est en cours. Le fait de voir dans la révolution interactive l'innovation technologique la plus profonde depuis l'imprimerie - souvenez-vous que l'importance de l'imprimerie a tout autant été sous-évaluée par les historiens et les philosophes à l'époque - était quelque chose de très controversé dans les années 1990. Ce n'est presque plus le cas aujourd'hui : l'idée que la technologie conduit l'histoire et non l'inverse est devenu une réalité communément admise.
J.S. : Il faut se rappeler aussi que l'imprimerie a mis plus de 300 ans à se développer complètement sous les traits de l'industrialisme, de la démocratie libérale, etc. Les grandes mutations prennent du temps pour se mettre en place, mais le processus de changement est aujourd'hui plus rapide qu'auparavant. Par exemple, les pays émergents zappent la phase connexion par câble pour passer directement à la connexion sans fil. Les téléphones sont de moins en moins chers et de plus en plus puissants. De redoutables prédateurs avalent tout sur leur passage dans le marché de la consommation électronique. En Asie et en Scandinavie, vous avez déjà une culture du SMS très avancée. Toutes ces évolutions s'opèrent sous nos yeux et nous ne connaissons évidemment pas encore toutes les conséquences que cela implique. Pour répondre plus précisément à votre question, disons que nous sommes près de la phase finale du commencement.
Quels sont les « événements » qui, de 2000 à aujourd'hui, illustrent concrètement la mutation que vous décrivez, sachant, comme vous le rappelez, que le milieu change plus vite que l'homme ?
A.B. : Il est trop tôt pour le dire. Notre conseil numéro 1 serait : « Don't believe the hype ! ». C'est pour cela que nous avons pris beaucoup de précaution, dans les années 1990, lorsque la mode était aux valeurs technologiques ; elles ne représentaient rien par rapport à tout ce qu'est véritablement Internet, et nous avions prédit le crash de la bulle Internet de 2000. Il n'est donc pas sérieux d'affirmer que tel ou tel événement a une signification importante et / ou particulière. On pourrait parler des succès de Google, Facebook ou MySpace, mais il est probable que quelque chose qui s'est produit il y a cinq ans paraisse au final bien plus important et fasse passer ces aventures Internet pour de gentilles initiatives largement surestimées. Notre travail ne consiste pas à prendre le train en marche, il est fondé sur de sérieuses études futurologiques et sociales.
J.S. : Facebook et MySpace sont d'ores et déjà de parfaits exemples d'applications merdiques surestimées : personne n'a besoin de rejoindre 10 000 groupes de rock amateurs ou d'avoir 10 000 « amis » ! Vous n'avez pas le temps de gérer cela et tout ce que vous pouvez en tirer, c'est une migraine. Je trouve plus intéressant l'usage d'Internet et des téléphones portables que font des mouvements de guérilla, comme c'est le cas actuellement en Birmanie. Ou peut-être le scandale Lewinsky, même s'il date d'avant l'an 2000, car il symbolise la fin de l'ère des prestigieux et vieux médias gardes-barrières. Dorénavant, tout arrive sur la place publique, plus ou moins rapidement. De tels événements marquent le début d'un nouveau paradigme et de nouvelles règles d'interaction sociale.
Quels sont les changements radicaux engendrés par la Netocratie qui déclenchent, ou vont déclencher, les plus importantes « dissonances cognitives » et poser problème lors du changement de paradigme ?
A.B. : Définitivement, le conflit entre l'establishment des médias, qui contrôlent les gens via des médias de masse - ce que font notamment les politiciens et le secteur médiatiques depuis 300 ans - et les netocrates, dont l'objectif est de maintenir et d'encourager le partage du pouvoir à travers le dialogue, seul moyen de gagner des galons dans la société interactive. Avec une telle abondance de médias disponibles, les gens deviennent bien plus scrupuleux vis-à-vis de ce qu'ils consomment. Et ils ne consommeront plus longtemps les médias tant qu'ils ne seront pas partie prenante du processus de production lui-même. Il faut comprendre que nous assistons réellement à la mort des médias de masse. Ou plutôt : les médias de masse sont réduits à courir après le plus petit dénominateur commun en allant à la chasse aux individus de la classe inférieure. La classe supérieure, composée de netocrates, n'a que faire des médias de masse, ou de n'importe quelle autres assemblées, pour leurs propres contributions sociales et créatives.
J.S. : Il y aussi la globalisation, qui déclenchera des dissonances littéralement globales. Alors que les questions politiques quittent la sphère nationale les unes après les autres et deviennent supranationales, nous ne sommes toujours pas arrivés à un consensus permettant de savoir quelle devait être la plate-forme politique qui allait prendre en charge ces problèmes globaux. A mon avis, le facteur déterminant sera l'émergence d'un virus mortel venant d'Extrême-Orient. Les gens seront alors dans l'obligation de demander aux politiques une action efficace globale et donc d'en comprendre la nécessité. Vous pouvez objecter, bien sûr, que cela correspond à la réalisation de la vieille vision marxiste, que la gauche, en quelque sorte, est devenue nationaliste. Notre deuxième livre, The Global empire, traite justement de ces questions.
Qu'est-ce qui oppose fondamentalement Capitalisme et Netocratie ?
A.B. : Le rôle du capitaliste consistait à fabriquer des produits, à les marketer et à les vendre en en tirant le plus de profit possible. Pour cela, le capitaliste devait non seulement contrôler les moyens de production, comme Marx l'a montré, mais aussi contrôler le marché médiatique via le marketing pour faciliter la vente. La marque et le marketing des produits deviennent plus importants que la fabrication elle-même (comme c'est le cas pour un sac Vuitton vendu en France, où se situe la marque, mais fabriqué en Chine). L'aura supplante constamment la substance et l'on observe déjà, en ce sens, un changement de statut des marques leader.
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