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Jean-François Bizot : Grande gueule (de bois ?)

02/08/06 - Médias - Entretien (1) Jean-François Bizot, fondateur d'"Actuel" et de la nébuleuse Nova, semble dégoûté par le discours politiquement correct ambiant et les règles indigestes qui en découlent. Mais il n'en est pas moins conscient de ce que la situation doit aux combats qui ont été les siens. Le regard que porte aujourd'hui sur l'époque et le paysage médiatique français ce vivant symbole de la presse et des radios alternatives est d'une terrible lucidité. A l'occasion des 25 ans de Radio Nova, nous publions sur le site de "Chronic'art" notre entretien-fleuve paru en avril 2006 dans "Chronic'art #24".

"Je ne vais pas bien. Ca me fait chier, je me fais chier. J'ai l'impression de la fermer sur tout". Après Un Moment de faiblesse paru en 2003 (Grasset), dans lequel il narrait son combat contre la maladie (le cancer), Jean-François Bizot révèle son état d'esprit dans la préface de son livre-compile de reportages gonzos réalisés en Afrique, Vaudou & compagnie (Editions du Panama). Celui d'un personnage clef de la presse underground des années 1970-80-90, autant désabusé par la tournure prise par le paysage médiatique français que frustré de ne plus pouvoir y mettre totalement son grain de sel, rudoyant au passage les "nouveaux journalistes" fraîchement débarqués dans le métier avec en poche le diplôme et la carte de presse. Car ni la presse ni la radio ne sont pour lui des affaires officielles ; plutôt des histoires de pirates et d'amateurs passionnés. Depuis qu'il a quitté L'Express pour fonder Actuel en 1970 (première version lancée avec Michel-Antoine Burnier, Bernard Kouchner et Patrick Rambaud), Bizot s'est battu pour des médias libres de tout dire et de tout faire entendre, sans comptes à rendre à personne, commissaires politiques ou directeurs marketing. En 2006, Radio Nova fête ses 25 ans et Bizot ne dirige plus aucun magazine papier. Nova Mag a disparu fin 2004 -la deuxième formule d'Actuel a cessé de paraître dix ans plus tôt. Nova continue d'émettre (Bizot ayant racheté de surcroît la radio jazz parisienne TSF en 1999), édite un site Internet, Novaplanet, et poursuit via NovaProd la production audiovisuelle ; mais que reste-t-il aujourd'hui de l'esprit sans fil à la patte de l'immeuble du 33, faubourg Saint-Antoine ? Comment ce post-soixante-huitard qui a toujours défendu les minorités, les freaks, la contre-culture et les radios libres perçoit-il l'époque et les médias au XXIe siècle ? Aujourd'hui, à 62 ans, s'il n'a pas renié ses idées ni rendu les armes, notamment sur la nécessité de soutenir et d'inventer des supports libres, traditionnels ou électroniques, Jean-François Bizot porte un regard à la fois lucide et humble sur le discours politiquement correct qui dégouline de tous les médias. Y compris de ceux qui, dans le lot, se revendiquent de la philosophie d'Actuel, jusqu'à ses plus pitoyables dérives et la caricature qu'il en reste à la télé ou dans les journaux, qui l'exaspère au plus haut point. L'entretien qu'il nous a accordé ne ressemble pas tout à fait à sa transcription sur papier... Impossible de retranscrire ses multiples digressions, ce chaos d'humeurs, sans cesse entre l'autodérision et la mise en boîte de ses interlocuteurs, entre le manifeste underground et la colère désabusée, entre les rires en cascades et de vraies larmes de tristesse ou de désolation. Il lance lui-même la conversation, avant toute question...

Jean-François Bizot : Gainsbourg... J'ai écouté au début. Ensuite, je l'ai oublié pendant presque trente ans, de 58 à 84, alors qu'il devenait une espèce d'icône historique. Ça m'a surpris. Mais à la réflexion, j'observe qu'il s'est démerdé pour être un des seuls français à résoudre le problème du rétrécissement de la France. D'un côté, avec d'excellents musiciens, il a réussi à réinventer le son pop, le son reggae, le son funk, et de l'autre, tu le retrouves avec sa tête de con en étendard de la modernité musicale qui décomplexe la France, sans avoir renié son identité. Aujourd'hui, on ne compte plus les albums commémoratifs, étrangers notamment. Au départ, j'ai pensé qu'il se la jouait yéyé showbiz. Je me trompais. J'ai d'ailleurs relu quelques-unes de ses premières interviews où il expliquait qu'il n'allait pas se la jouer anglo-américain, mais qu'il allait s'exporter grâce à sa maîtrise du son... Je vous raconte ça, parce que ce problème qu'il a résolu, c'est précisément celui que j'ai eu, moi, dans mon expérience de la presse : comment se décaler par rapport à l'image des années 60 ? Comment survivre aux modes, aux époques ? La France représente le pays de la culture, or on était à la fin des années 60 - et on l'est toujours du reste -, un pays de nazes avec un encombrement généralisé, une gêne incommensurable...

Chonic'art : C'est ce complexe auquel Actuel a essayé de répondre dans les années 70 et 80, mais qu'en reste-t-il aujourd'hui ?

Pendant que Gainsbourg faisait son truc, des mecs qui sont devenus les symboles de la sous-culture rock ont émergé, notamment aux Etats-Unis : Jim Morrison, Tom Verlaine, Patti Smith, Richard Hell, Bob Dylan... Tous se réclamaient d'Arthur Rimbaud, ils étaient fascinés par son écriture, par sa fulgurance. Pourquoi il est fulgurant ? On ne raconte pas ça à l'école : parce que ça ne dure pas longtemps (quatre ans), parce qu'à 18 ans, Rimbaud a déjà lu Verlaine, Baudelaire et compagnie, ce qui explique la correspondance des idées et des sensations, aidée bien entendu par une substance de passage, le haschich, autre réalité que l'école ne nous révèle pas. Bref, tu constates, à 20 ans, si tu veux bien faire l'effort de comprendre, que toute la culture underground est marquée par Rimbaud, Baudelaire et, éventuellement, Verlaine pour ses clients particuliers (rires). Encore une fois, on ne t'a jamais dit ça à l'école. Toutes les icônes pop et rock de l'époque, Dylan étant le meilleur d'entre eux, sont issues de cette culture-là. Avec Actuel, on a fait la lumière sur ces réalités, et on a poussé ce mouvement pour déstabiliser l'ordre établi et permettre à chacun de renaître ensuite. On s'est coltiné le XXe siècle à notre façon pour que les gens, ici en France, puissent se décomplexer par rapport à cette histoire et se recomposer une liberté. Or cette liberté a finalement abouti à des règles incroyables et ridicules de politiquement correct... C'est même devenu invivable, à tous les niveaux.

C'est donc un échec total ?

Pas du tout ! Il ne s'agit pas d'un échec, mais d'un passage... La preuve : on peut en parler. Simplement, derrière ça, au nom de cette liberté se reconstruit un système de politiquement correct. J'ai vu par exemple dans Le Parisien une pleine page consacrée à deux lesbiennes qui revendiquent le droit au congé paternité. Je ne te dis pas que c'était mieux quand elles étaient planquées, mais de là à consacrer une pleine page à ça... On est au delà du fait divers ici. Il y a d'autres tragédies dans le monde, non ? Ca vaut pas une page. Tu n'auras jamais une page là-dessus dans le Herald Tribune ! Au bout de trente ans, c'est bizarre de voir ça, ces causes d'individus en tous genres : celles de l'artiste homo, du performeur mal dans sa peau, du rappeur qui veut s'exprimer, du maître nageur pris en photo dans un défilé de mode, de l'écrivain freestyle, etc.

L'objectif n'était-il pas justement de laisser s'exprimer tout le monde, de faire une place aussi à ces gens-là ?

Si... Mais est-ce que c'était le but que cette gouine à moitié iroquoise qui a l'air con soit affichée ... c'est horrible ce que je vais dire... encore plus moche que nature ? L'objectif, c'était qu'elle ait la paix. Pas qu'elle montre sa tronche. La libération des mœurs, le combat pour avoir le droit d'exister, tout ça a pris une dimension assez curieuse. L'homosexualité par exemple, c'était une vraie nécessité qu'elle soit reconnue, le placard n'était plus admissible. Seulement le problème, c'est que tout devient une cause. Et moi je suis très surpris de la fragmentation de ces causes insignifiantes. Chacun a droit à sa page, sa demi-page, etc. Où est le reste ? Tu as une page sur les deux mères lesbiennes et leur congé paternité dans Le Parisien et, pas loin, tu as un quart de page sur les mille prochains licenciés d'Arcelor ou la famine au Soudan... Forcément, ça perturbe, tu es paumé... Je le répète : à l'origine, en 1972-1978, il s'agissait juste de foutre la paix à tout le monde. Sans vouloir faire l'Abbé Pierre, ce que je j'observe aujourd'hui me dérange. Je suis à moitié gauchiste, libertaire, j'étais pour la liberté de ces gens-là -la mienne également. De la même façon que les surréalistes se révoltaient à une époque. C'était un combat minoritaire, mais il ont marqué notre génération. Nous, on a massifié tout ça. Et une fois qu'on a réussi, que tout s'est massifié, soudainement on se retrouve avec toutes ces causes sociétales, véritables prises de tête. A tel point que tu n'as plus envie d'en entendre parler ! Tu as passé vingt-cinq ans à te battre pour ça, pour la reconnaissance des homos, l'existence des marges, le multiracial, le mélange... et maintenant ça ne veut plus rien dire. C'est pas mal d'arriver à vivre dans ce chaos, c'est une bonne raison d'être là. Sauf que, personnellement, j'ai pas non plus voulu créer une ménagerie pour ça...

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Kiosque Chro #67

Chronic'art #67
Juillet / Août 2010

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