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Stéphane Héaume : les eaux de la fiction

29/01/06 - Livres - Entretien (1) "Le Clos Lothar", "Orkhidos", aujourd’hui "Le Fou de Printzberg" : en trois romans, Stéphane Héaume a su imposer un univers onirique et décalé, bardé d’anachronismes et de paysages grandioses, à mi-chemin entre Gracq, Terry Gilliam et la BD. Une littérature complètement déconnectée des modes, nourrie de musique, de cinéma et d’opéra, qui fait incontestablement partie de ce qu’on a lu de plus original et envoûtant en cette rentrée de janvier. Entretien avec un enchanteur.

Chronic’art : Le Fou de Printzberg est votre troisième roman. Lorsque vous les considérez ensemble, avez-vous l’impression de creuser le même sillon depuis le début ? Comment qualifieriez-vous votre univers ?

Stéphane Héaume : C’est vrai, ces trois romans forment une trilogie. Je crois qu’ils possèdent la même tonalité, avec chacun sa propre couleur. Mais ils n’ont pas été conçus dans une volonté d’appartenance à un même genre. Leur sujet et la façon de les traiter, fond et forme, se sont imposés. Presque malgré moi. Je crois que je suis un romancier souterrain et myope : je tombe amoureux d’une musique, d’un tableau, d’une situation, et la rêverie commence. Je ne vois pas grand chose, je sais seulement que je suis dans mon élément en écoutant, par exemple, la mort de Juliette dans le ballet de Prokofiev, ou en allant au Louvre regarder pour la trentième fois Magdalena Bay, de François-Auguste Biard, ou en songeant à des scènes de rue qui m’ont ému, en retournant voir pour la septième fois The Talented Mr Ripley... Tout ça de façon un peu obsessionnelle… Pour Le Fou de Printzberg, par exemple, c’est à la fois la 5e symphonie de Sibelius mais surtout la grande scène d’amour de Tristan und Isolde qui m’ont bercé. C’étaient mes oreillers, mon refuge. Je ne pouvais pas me séparer du "Ô sink hernieder Nacht" de Tristan. Je me le chantais ; j’essayai d’éprouver ce qu’éprouvait Tristan. C’est un peu "fleur bleue", mais comment ne pas succomber ? L’histoire est venue après. Je me suis mis à chercher, à tenter d’apercevoir des personnages dans la pénombre de ma salle de cinéma intérieure. Puis les visions se sont précisées. C’est donc très souterrain. C’est l’abandon à la vision. Comme si je faisais confiance à ma démission du monde, pendant les heures où j’écris, pour plonger dans les décors et découvrir ce que feront les personnages. Bien sûr, il y a une sorte de synopsis préalable, mais très lâche. J’ai eu la chance de correspondre entre quinze et vingt ans avec Thomas Narcejac, qui m’a appris à ne pas trop verrouiller les étapes d’un roman, pour donner une chance à l’imprévu, à la dérive. J’ai retenu la leçon ; Narcejac, en somme, m’a appris à déconstruire une histoire pour ne pas tomber dans la rédaction ennuyeuse d’une bonne idée. Mon côté paresseux s’est réjoui. J’ai abandonné les plans chapitre par chapitre pour faire confiance à mon récit. Finalement, je suis un vrai gamin. Le sillon s’est creusé tout seul. Et je pense souvent à cette phrase de Julien Green : "L’enfant dicte et l’homme écrit". Je trouve ça tellement vrai ! Je ne sais pas si cet abandon à la vision est suffisant pour être un écrivain, mes les livres sont là, avec cet univers qui m’échappe, qui n’est ni fantastique, ni policier. Je suis incapable de le qualifier. C’est difficile à dire. Onirique, peut-être ?

Onirique, majestueux, cet univers vient en tous cas rappeler que la littérature est aussi, par excellence, le territoire de l’imaginaire ; faut-il y voir de votre part une "protestation", même implicite, contre les tendances actuelles de notre littérature, ou vous tenez-vous à l’écart de ce genre de considération ?

Non, il n’y a pas de protestation. Je trouve seulement regrettable qu’il y ait un déséquilibre sur les tables des libraires -et les libraires n’y sont pour rien. Il y a de très bons manuscrits qui circulent, avec une imagination et un style remarquables, mais qui peinent à trouver un éditeur, c’est dommage. Leurs auteurs en souffrent beaucoup et ce n’est pas juste, quand tant d’autres textes fades et prétentieux trouvent une oreille éditoriale sur des critères qui échappent à tout bon sens littéraire.

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Kiosque Chro #67

Chronic'art #67
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