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Spirituels parias - Part. 1

16/06/05 - Livres - Entretien (1) En marge d’un milieu littéraire qu’elle conspue violemment, la revue "Ligne de risque" sévit depuis huit ans sous la direction des écrivains Yannick Haenel et François Meyronnis. Huit années de réflexions autour du "nihil" du nihilisme, huit ans de collaborations diverses, huit ans de pistes explorées que récapitulent aujourd’hui deux livres d’entretiens : un recueil collectif de textes disparates et corrélatifs, un autre consacré aux seules réponses de Philippe Sollers. Certains exposés, parfois hermétiques (par exemple celui de Gérard Guest sur Heidegger), peuvent laisser sceptique (voire franchement intrigué, comme lorsque Sollers se peint en poète maudit) ; reste que ces deux volumes convainquent que "Ligne de risque" a toujours su centrer le débat au coeur ardent du problème, selon les perspectives les plus dangereuses et les plus exigeantes. Entretien en trois parties (lire la deuxième et la troisième parties) avec deux têtes marginales et chargées à bloc.

Chronic’art : Ligne de risque existe depuis 8 ans : qu’est-ce qui a été le plus marquant pour vous dans cette expérience ?

François Meyronnis : Cette revue a donné un cadre à l’évolution de nos pensées et à l’éclosion de nos livres. On a créé une espèce de machine célibataire qui nous a accouché nous-mêmes comme écrivains. Cette centrale d’énergie a rendu possible la plupart des énoncés qui sont dans nos livres. On pourrait définir Ligne de risque par rapport à nos vies comme une machine à sacre.

Yannick Haenel : Cette petite machine nous a permis de nous configurer des corps et des têtes capables d’écrire.

F.M. : C’est une chose qui demande évidemment beaucoup de temps et qui, dans l’ordre de la réussite sociale, est une anomalie. Ça n’en procure aucune. Pour ce travail-là, pour les livres Ligne de risque et Poker, notre contrat d’édition nous a fait gagner 1 500 euros chacun. Quant aux livres qu’on peut écrire, c’est le genre d’à-valoir qu’on a.

Y.H. : L’horizon n’est pas la réussite sociale, comme vous l’avez compris.

F.M. : Ça engendre un travail absolument invraisemblable, avec une sociabilité étrange, parallèle. Rien de tout cela n’est orienté vers les formes que la société approuve ou organise. Cependant quelque chose a lieu qui tient le coup, davantage que la circulation de l’argent. Et qui ne sera pas chiffrable.

Y.H. : C’est vrai que je me suis découvert, dans la pauvreté, une force. Un noyau irréfragable qui rend joyeux (j’ai mieux compris les textes franciscains), une puissance. La plupart des gens qu’on rencontre dans le milieu littéraire le sentent instinctivement. Ils ont une espèce de peur de François et moi…Sans aucune manifestation de notre part, ils sentent qu’on ne s’intéresse absolument pas aux mêmes choses.

F.M. : C’est même plus que ça : d’une certaine manière, il y a une espèce de guerre sous-jacente. Car ce que nous faisons existe, et cela a pour conséquence qu’ils n’ont pas lieu. Notre seule présence est pour eux une très violente négation de leur être. Si on envisage Beigbeder, par exemple, on peut dire qu’il est écrivain ; mais à partir du moment où moi, j’en suis un, il ne l’est plus. Il peut être affiché partout comme tel, ce ne sera qu’une propagande mensongère. Notre présence a un effet urticant. Et c’est très bien comme ça.

Dans l’un des entretiens qu’il vous a accordés, Sollers dit ceci : "Si la police, dans l’horizon de la subjectivité absolue, s’apercevait que, ici ou là, à L’Infini ou à Ligne de risque par exemple, le Néant se pense, alors la répression serait violente". Franchement, pensez-vous réellement que la police puisse vraiment s’inquiéter de vos activités ?

F.M. : (Rires) Non, bien sûr, mais ça dépend de ce qu’on appelle la police. Il y a des policiers qui s’intéressent furieusement à ce qu’on fait, qui suivent ça de manière convulsive. Ils sont plus ou moins cérébralement outillés. Ils ne sont pas dans les préfectures mais dans les maisons d’édition ou dans les rédactions.

Y.H. : Dans les romans les plus vulgaires, nos noms ressurgissent parfois pour être stigmatisés comme ceux de l’ennemi. Je crois me souvenir que dans Partouz de Yann Moix, que nous n’avons jamais rencontré, il s’en prend de manière hystérique à notre sexualité. Il nous imagine lisant Joyce toute la journée au lieu d’aller coucher avec des filles. Le pauvre ignore qu’effectivement, quand on lit Finnegans wake, on atteint précisément à un corps irrésistible.

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Février 2010

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