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Bernard Stiegler : Culture contrôle

10/02/05 - Philo - Entretien (1) "La culture, réduite à sa fonction de socialisation de la production par la standardisation des comportements de consommation, est devenue, pour ce capitalisme typique des sociétés de contrôle, l’agent par excellence de ce contrôle". Ainsi parle Bernard Stiegler, directeur de l’Ircam, Institut de Recherche et Coordination Acoustique / Musique du Centre Pompidou. Entretien avec l’un des plus grands philosophes de notre temps pour qui la pensée est un combat.

- version intégrale de notre entretien publié dans Chronic'art #18, en kiosque -

Depuis le premier tome de La Technique et le Temps en 1994, Bernard Stiegler construit une œuvre de philosophe qui fouille jusqu’aux entrailles l’héritage de Platon, de Kant, de Marx ou encore de Heidegger avec autant de pertinence que d’impertinence. Car Bernard Stiegler ne décortique pas l’œuvre de ces grands fondateurs de notre pensée par simple plaisir intellectuel : non, il les met au défi du présent. S’il traque leurs failles, c’est au regard de l’aujourd’hui, pour mieux nous éclairer et nous pousser à l’action, hic & nunc. Depuis deux ans, il rédige des livres toujours plus engagés, comme s’il suivait le cours d’une longue et profonde colère contre ce capitalisme qui "s’est accompli comme l’avènement du nihilisme" annoncé par Nietzsche. Stiegler, pourtant, semble très posé, a priori plus proche du moine bouddhiste que de l’anarchiste en ébullition permanente. Hier directeur adjoint de l’INA, il est désormais le directeur de l’Ircam (Institut de Recherche et Coordination Acoustique / Musique), organisme public créé en 1969 par Pierre Boulez. Si le philosophe est révolté, en guerre contre la "liquidation de la culture" et cette misère symbolique qui en est le tribut, c'est sans doute dû en partie à sa propre histoire, pas banale : comme il le souligne lui-même dans Passage à l’acte, Bernard Stiegler est devenu philosophe par accident, à l’occasion - si l’on peut dire - de cinq années d’incarcération "à la prison Saint-Michel de Toulouse puis au centre de détention de Muret, entre 1978 et 1983". C’est donc en prison, condamné pour vol à main armée, qu’il s’est littéralement confronté à la philosophie, à ses grands textes comme à sa pratique, à l’ascèse philosophique. Stiegler a profité de sa route difficile pour se construire un horizon. On sent dans ses textes un sens du tragique, mais aussi, plus rare, une empathie pour les paumés de la vie. Discussion à partir de Mécréance et discrédit et du tome 2 de De la Misère symbolique, sous-titré "La Catastrophe du sensible ".

Chronic’art : Lorsque vous parlez de " culture ", que mettez-vous derrière ce mot ? Quel sens lui donnez-vous ?

Bernard Stiegler : Au sens large, la culture est ce qui caractérise des modes d’existence partagés. Par exemple, lorsque vous entrez dans mon bureau, nous nous serrons la main : nous le faisons naturellement, et spontanément, sans avoir à y penser. Ce geste automatique fait partie de notre mode d’existence. Au Japon, vous n’allez pas serrer la main aux gens, vous les brusqueriez. Il y a de l’inconscient, et donc aussi et surtout beaucoup d’affect qui passe dans un tel mode d’existence. Ce qui fait que vous vous sentez en familiarité avec des Français ou des Européens, bien que cela ne se fasse pas de la même façon partout en Europe, c’est notamment cet acte de se toucher la main, ou encore la distance à laquelle nous nous parlons, les codes de notre discussion. Il y a un geste typique des Musulmans : quand ils se saluent, une fois qu’ils se sont touché la main, ils se touchent le coeur. J’adore cette façon de saluer. C’est une autre culture. Cette culture au sens large, qui est de l’ordre de l’affect, n’est pas figée : elle existe, elle prend forme et surtout elle évolue au travers d’une multiplicité d’objets de culture, qui peuvent être aussi bien une oeuvre de Joseph Beuys que…

… une émission de télé-réalité ?

Oui, peut-être et même sans doute une émission de télé-réalité, même si la télé-réalité est à la limite, au bord extrême de la culture, mais comme sa frontière extérieure. Car un objet de culture est un objet de pratiques, et non pas seulement d’usages consommatoires dont le voyeurisme est la version extrême où l’homme est tout près de la fange. La culture telle que je l’entends suppose une véritable pratique, c’est-à-dire des expériences : elle ne peut donc se satisfaire d’une simple consommation. Avec la consommation, le conditionnement se substitue à l’expérience…

On en vient doucement au centre de votre propos, à savoir que la culture est devenue le coeur de la politique industrielle, ou plutôt hyperindustrielle, et que cette évolution a quelque chose de terrible…

La culture induit des comportements, et c’est pourquoi elle est aujourd’hui devenue le coeur même de l’économie mondiale. C’est dès la première moitié du XXe siècle que l’industrie commence à comprendre ce qu’elle peut tirer de la culture, notamment à travers des théories issues de la psychanalyse et dans le contexte de la crise de 1929. Avec ses gains de productivité obtenus au XIXe siècle, l’industrie connaît une surproduction chronique, et vit ce que Marx avait anticipé en parlant de la baisse tendancielle du taux de profit. Au XXe siècle, les grands décideurs de l’industrie réalisent que les économies d’échelle se feront désormais beaucoup plus essentiellement par l’élargissement de leurs marchés que par de nouveaux gains de productivité, qui ne sont évidemment pas négligés par autant. C’est moins la production que la consommation qu’il s’agit désormais de dynamiser. Car la consommation est toujours inférieure aux possibilités de la production. Les investisseurs vont donc employer toutes les techniques possibles pour faire consommer, et c’est ce qui conduit à la naissance du marketing. Ce qu’on appelle la mondialisation, ou la globalisation, consiste essentiellement pour les multinationales à multiplier les marchés par deux, par trois, par dix ou par cent, en faisant tomber des barrières esthétiques tout autant que les douanières, afin de capter l’énergie libidinale des consommateurs. Car ce qui fait que l’on "prend" un consommateur à un concurrent, que l’on en fait un client et qu’on le garde, c’est essentiellement un phénomène libidinal. Il y a une énergie et une économie libidinales qui gouvernent le désir, et donc l’affect, qu'on peut capter et organiser. Selon moi, tout le problème tient à ce que cette captation est destructrice. C’est pourquoi le plus grand problème du capitalisme, aujourd’hui, est de conquérir la libido des consommateurs sans la détruire. Et c’est ce qui nécessite l'invention de ce que j'appelle un nouveau modèle industriel.

Mais comment se concrétise cette conquête de la libido des consommateurs ?

La captation de la libido se fait par des dispositifs de contrôle des temps et des espaces d’existence de chacun. Les technologies de contrôle ont d’abord été analogiques : le cinéma en premier lieu, puis la radio et la télévision. En clair, ce qu'on appelle les industries de programme. Elles proposaient et proposent encore aujourd’hui, cette fois en numérique, des modèles de vie et d’attitude, faisant notamment évoluer les désirs du public et vendant aux marques, selon l’expression de Patrick Le Lay cet été, "du temps de cerveau disponible". Désormais se développent des technologies de contrôle computationnelles d’une efficacité extraordinaire puisqu’elles permettent l’intégration et la convergence de toutes les instances de la production et de la consommation industrielles. Elles intègrent la recherche, le développement, la conception au sens du design et du marketing, la production, la logistique et la distribution par des systèmes "just in time" qui réagissent en temps réel ou du moins en quelques heures aux codes barres de la distribution, ce qui permet une organisation et un contrôle très fins de la consommation en bout de chaîne. Depuis la publicité et la création de l’envie jusqu’aux méthodes de géolocalisation pour piloter les camions et la traçabilité pour suivre les clients dans les magasins, tout est désormais intégré.

Pourquoi est-ce quelque chose d'absolument nouveau ?

Ce qui est nouveau, c’est que le contrôle, moins social qu’industriel et computationnel, s’exerce pour la première fois via la culture - mais d’une façon paradoxale, parce que ce calcul réduit toutes singularités à des particularités. Il touche le sensible et informe l’affect des individus : c’est ce que Gilles Deleuze nomme, dans la suite de William Burroughs, les sociétés de contrôle, soit un nouvel âge du contrôle social qui passe essentiellement par le marketing.

Mais de quelle façon cela concerne-t-il d’abord le monde de la culture ?

Dans ce que Foucault appelait les sociétés disciplinaires, le contrôle social ne passait pas par la culture mais par le contrôle de la production des ouvriers dans les usines, celui de l’action des militaires, ou encore la surveillance des détenus dans les prisons. Ce mode de contrôle, dominant entre les XVIIe et XIXe siècle, concerne la société qui produit, agit et veille au respect de l’ordre tout à fait indépendamment des acteurs de ce que j’appelle "l’otium", c’est-à-dire des clercs, des juristes, des artistes, des prêtres et plus largement tous ces gens qui naviguent dans le monde de l’esprit et canalisent de la libido pour les princes, les pouvoirs politiques ou l’Eglise. Il y a alors d’un côté "le negotium", c’est-à-dire l’action et la production, et de l’autre "l’otium" et son temps absolument libre pour la culture de soi. Un soi tourné vers ce qui l’excède, et que j’appelle les consistances, les choses qui n’existent pas mais qui consistent dans ce qui existe et confèrent leurs sens aux existences. En intégrant peu à peu "l’otium" au "negotium", le XXe siècle va opérer une véritable révolution. D’une part, comme je l’ai déjà souligné, on va instancier non plus le producteur, mais le consommateur, en intégrant production et consommation dans un vaste système qui n’arrive à maturité qu’à la toute fin du siècle dernier avec ce que l’on a appelé -et qui nécessiterait de nombreux commentaires- la "nouvelle économie". D’autre part, la séparation du monde de l’esprit et du monde de la production est éliminée - techniquement éliminée, économiquement éliminée, politiquement éliminée. Cette intégration de "l’otium" dans "le negotium" est quelque chose de colossal : trois cent mille ans d’humanité depuis Néanderthal coupaient jusqu’alors ces deux dimensions de la vie. Subitement, principalement à la fin du XXe siècle, elles fusionnent, ou, pour être plus précis, l’une, "l’otium" (le monde de l’esprit), est totalement absorbée dans l’autre, "le negotium" (le monde de la production). C’est absolument nouveau.

En permettant de capter et contrôler les affects, la culture devient donc une arme pour la conquête des marchés. Par exemple, aujourd’hui, par l'intermédiaire des téléphone mobiles ou d'Internet… Toute une production culturelle est désormais pilotée par de grands groupes intégrés, là où, auparavant, cette dimension culturelle était totalement dissociée de l’économie…

Oui, et avec de très nombreuses modalités d’application. Cela va de TF1 et Patrick Le Lay dont nous parlions tout à l’heure, à des choses beaucoup plus fines. Il y a des cabinets dans le marketing et la publicité qui sont d’une grande subtilité et d’une grande intelligence. Ceux-ci vont jusqu’à utiliser l’anthropologie ou l’art contemporain. L’art contemporain devient alors une sorte de territoire de Recherche & Développement de ce contrôle des affects via cette économie.

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Kiosque Chro #67

Chronic'art #67
Juillet / Août 2010

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