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© Les Éditions Réticulaires, 1997-2007
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02/06/04 - Livres - Entretien (1)
François Meyronnis, Yannick Haenel et Frédéric Badré forment depuis six ans le noyau de la revue "Ligne de Risque". Posture radicale, réflexion poussée sur l’avenir de la littérature et légère tendance mégalomaniaque : en complément à notre dossier " Le Roman : No Future ? " (Chronic’art # 14), version intégrale de notre entretien avec les contempteurs du nihilisme littéraire contemporain.
- version intégrale de l'entretien publié dans Chronic'art #14, en kiosque -
Chronic’art :Quelles sont les dates clés de Ligne de Risque ?
François Meyronnis : 1997, c’est le moment où la revue se constitue. C’est aussi le moment où un roman extraordinaire, un des plus grands du siècle, est publié : La Défense de l’infini, de Louis Aragon. Ce livre, écrit dans les années 20, qu’on croyait détruit en 1927 à Madrid, réapparaît miraculeusement en 1997, lorsque nous commençons Ligne de Risque. Notre deuxième numéro, celui avec lequel nous nous lançons vraiment, est consacré à la question Lautréamont, qui est pour nous vraiment essentielle. Ensuite, on commence à réfléchir sur le nihilisme, le "nihil" : cela nous amène à lire Heidegger et à travailler avec des philosophes comme Gérard Guest.
Frédéric Badré : Pour moi, le deuxième grand moment, c’est l’an 2000, la publication de ton roman Ma tête en liberté, et l’opération "Tout reprendre".
F. M. : A partir de là, les publications de Ligne de Risque s’organisent.
F. B. : Deux par an. Sur la base de ton livre. Ça a donné le rythme de croisière de la revue et sa structure.
Comment travaillez-vous, avec Yannick Haenel ?
F. M. : Yannick Haenel, dans son roman Evoluer parmi les avalanches, décrit assez bien notre fonctionnement. On se retrouve dans des cafés, on discute, on a des intuitions, on échange des lectures. Un travail se forme. Au début, Yannick et moi écrivions chacun un roman : tout a ainsi commencé par l’écriture simultanée de deux romans qui se sont entre-influencés. Et ça recommence d’ailleurs aujourd’hui, de la même manière : lui et moi écrivons à nouveau… Simultanément, Frédéric, sur un autre plan, puisqu’il fallait intervenir aussi sur le champ littéraire, concoctait son livre sur l’avenir de la littérature. Tous les trois étions pris dans le même travail, sous une forme différente.
F. B. : Nous racontons en permanence notre histoire. Chacun sur un mode différent.
LE ROMAN AUJOURD’HUI
Quel est votre avis sur le roman aujourd’hui ?
F. M. : Le roman, aujourd’hui, c’est la forme par excellence de ce que Mallarmé appelle "le produit agréé courant", c’est-à-dire la littérature telle que le monde de la marchandise peut la mouliner.
Et la situation éditoriale en France, le système des prix littéraires ?
Ce système-là il a été mis à mal par l’avant-garde dans les années 50 et 60. Il s’est restauré dans les années 70. Mais cette restauration aujourd’hui, est finie : chaque année on décerne les prix littéraires, et tout le monde s’en fout. Même ceux qui les donnent. Les apparences se maintiennent, mais c’est comme une canne à qui on aurait coupé la tête et continuerait à marcher. Tous les prix sont falsifiés, ce n’est même plus la peine d’en parler. C’est tellement évident… Il y a une dégradation sociologique du littéraire. A chaque fois qu’une parole publique s’exprime sur la littérature, c’est avec des mots humiliants : la parole sociale en direction du littéraire est une parole de mort. C’est comme s’il y avait un prodigieux ressentiment contre le littéraire. J’ai l’impression que les gens qui sont recrutés pour servir le système le sont selon deux critères : l’imbécillité, d’abord, le ressentiment vis-à-vis de la littérature, ensuite. Je pense, cela dit, que les imbéciles sont plus efficaces dans la mesure où ils sont mieux protégés contre le littéraire.
Et les critiques universitaires ?
L’université est un monde enseveli.
La littérature française est-elle morte ?
Oui, comme toutes les littératures nationales. Mais ce n’est pas important.
N’y a-t-il pas une littérature plus vivante à l’étranger, notamment aux Etats-Unis ? Ou chez des auteurs comme Houellebecq et Dantec, dans d’autres genres romanesques, comme la SF ?
Non. C’est une impasse, car on est dans un monde intégré. En 1940, Sartre pouvait s’inspirer du roman américain ; en 1910, Gide pouvait relancer le roman français à partir du roman russe ou du roman d’aventure. Mais aujourd’hui ça n’a plus de sens d’opérer comme ça. On peut bien sûr s’inspirer des sous-genres, mais le fond des choses est plus profond que cela.
L’interpénétration des genres, pour vous, c’est secondaire ?
Ça existe, mais comment dirais-je… Ce qui nous intéresse, nous, c’est le langage. On peut écouter toutes les formes du langage, on écrit à partir de toutes ses formes. Ces formes de langage sont indissociables d’une mise en forme. On essaie d’écouter la parole elle-même, la parole parlante. Et cela sur des millénaires. Il s’agit pas seulement de lire Lovecraft ou Bret Easton Ellis. Cette manière servile qu’ils ont tous aujourd’hui de copier Ellis, je trouve cela grotesque… C’est la posture du français, qui n’est qu’un zombie de l’américain.
Que pensez-vous de l’activité de L’Atelier du roman ?
Il y a eu une révolution au niveau du roman au début du vingtième siècle : il y a quand même eu Musil, Kafka, Joyce, Faulkner, Hermann Broch… A L’Atelier du roman, ils tiennent compte de ça, mais quand on voit ce qu’ils mettent en avant, c’est-à-dire une défense du roman, et non de la littérature en général, ça ne veut rien dire. Ce qui compte, c’est la littérature, ce qui est ou n’est pas de la littérature. Aujourd’hui, n’importe quelle saloperie peut s’auto-qualifier de "roman". Pourquoi insister là-dessus au moment même où cette dénomination est totalement falsifiée par la marchandise ? Il y a presque une question politique, là-dedans. Et ce n’est pas par hasard d’ailleurs si, à L’Atelier, politiquement, il y a des énoncés profondément réactionnaires.
Réactionnaire : un adjectif un peu facile, non ?
Pas forcément : on peut l’employer sans lui donner son sens politique courant.
Réactionnaire au niveau de la forme littéraire, alors ?
Au niveau de la forme littéraire, oui, et surtout au niveau de l’esprit. Il y a un esprit… En termes nietzschéens, je dirais qu’il y a un esprit de ressentiment chez ces gens-là. Il y a un esprit de vengeance par rapport à toute forme d’intelligence. Il y a chez certains une composante réactive en ce sens qu’ils veulent en finir avec des mouvements qu’ils qualifient d’"expérimentaux", qui ont eu lieu dans les années 60, 70. Il y a une volonté de revenir à la fiction, de restaurer le genre du roman, comme si ça ne posait aucun problème. Il y a une haine de l’intelligence. C’est pour moi ce qui les caractérise. Pas tous, évidemment. Le problème de L’Atelier, c’est que ce n’est pas vraiment…
Ce n’est pas une école…
Voilà, ce n’est pas une école. Il n’y a pas de travail de pensée, ce n’est pas cela qui les réunit. Il y a seulement la mise en avant d’un genre. Tout ça est très abstrait. Pourquoi mettre en avant un genre ?
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