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Utopiales 2008

Compte-rendu quotidien, en direct de Nantes, de la 9e éditions des Utopiales, le festival international de la science-fiction, qui se déroule du 29 octobre au 2 novembre 2008.

Jour #4 : Disparitions des classes moyennes

[01.11.08]

Finalement, le Lieu unique ressemblait au Lieu Unique, et le scotch-benzédrine n'était qu'un mélange whisky-redbull-orgeat (ouais, bof). Un peu cher, en plus. Il y avait bien quelques masques çà et là (la greffe de têtes d'animaux est à la mode dans Narcose), mais pour le reste, c'était le cocktail bière / minimal-electro ordinaire. Une habituée nous explique : « Il y a une soirée spéciale tous les soirs ici ; du coup, il n'y a plus rien de spécial, et tout se ressemble ». On décide de faire une virée au bowling de Carquefou, haut-lieu de la nuit nantaise. L'arrêt au stand pour poser quelques affaires nous sera fatal. Dodo.

Au matin (11h34), la tête est lourde. C'est le problème des festivals, on boit tout ce qui passe, donc on mélange, et autant qu'on peut, donc on force. La pluie de la banlieue nantaise nous réveille un peu, alors que nous marchons vers le bus qui doit nous amener au tram (vive l'autonomie). Une heure plus tard, un message inquiétant nous attend en salle de presse : Gibson donne une conférence de 14h00 à 15h00, et c'est le moment de poser des questions, car « ce sera la seule interview possible ». On espère que c'est une blague.

Un passage rapide par le « coin jeux de rôles » nous a livré un spectacle amusant. Ici, on ignore complètement qui sont les gus qui animent les conférences, ce qu'ils ont écrit et ce qu'ils pensent, et on s'en fout. On s'excite autour des plateaux ou des maîtres de jeu dissimulés derrière leurs paravents. Il y a, bien sûr, énormément de filles, comme à la fashion week. Les parties s'étalent sur des heures, mais ont lieu hors du temps et de l'espace, dans un imaginaire où le corps présent n'a plus d'importance. C'est peut-être ces gens-là qu'il fallait inviter, hier, lors de la discussion sur les avatars.

14h30 : Catherine Dufour, Norbert Merjagnan, et Jean-Marc Ligny parlent des « réseaux dans la science-fiction ». Enfin, surtout dans leurs livres. Le débat dévie souvent sur les dangers des jeux en réseau, qui entraînent des comportements addictifs. Malgré la bonne volonté des participants, on a encore l'impression de nager dans le hors-sujet. On se rend à la dédicace de Gibson qui, un quart d'heure avant l'interview, n'a toujours pas commencé à signer, alors qu'une longue file de fans l'attend déjà. On bougonne. Finalement, Bill est au rendez-vous, un petit miracle. L'entretien tant attendu peut commencer ; morceaux choisis :

« Vous savez, je n'ai pas l'impression d'avoir eu tant d'influence que ça, du moins dans le domaine littéraire de la science-fiction. L'influence du soi-disant "cyberpunk" (qui n'a jamais été l'expression que j'ai employé pour qualifier ce que je faisais) sur la SF mainstream a en fait été assez faible ; elle a surtout été visible dans le cinéma, les jeux vidéos, les dessins-animés, etc. J'ai l'impression d'avoir eu plus d'influence sur la mode que sur la littérature… ».

(…) « J'ai un peu décroché du milieu de la SF. Je crois que j'ai arrêté d'en suivre l'évolution, précisément, quand le label "cyberpunk" a commencé à être appliqué à mon travail. Il me semble que nous avions un potentiel révolutionnaire - c'est assez prétentieux, mais au niveau du petit monde de la science-fiction américaine, nous avions un potentiel révolutionnaire. Et dès que ce mot de "cyberpunk" a commencé à être utilisé, nous avons été résumés à cela, une branche comme une autre de la SF, un simple moment de son histoire, et ce potentiel révolutionnaire a été neutralisé. J'ai donc cherché à m'éloigner du milieu éditorial de la SF, tout en continuant à faire ce que je faisais. Pour moi, l'important n'était pas de parler du futur, ce n'était qu'un outil pour parler du présent. Ecrire une histoire se situant dans le futur, c'est une convention, la convention d'un genre littéraire particulier ».

(…) « Il y a des éléments que je n'avais pas pris en compte dans Neuromancien ; les personnages n'avaient pas de travail, pas de salaire, n'avaient jamais été employés… en fait, ils n'avaient même pas de parents ! C'était une vision assez adolescente et rock'n'roll du monde. Je dépeignais un univers dans lequel les classes moyennes n'existaient pas, il n'y avait que des très riches ou des très pauvres. Cela arrive parfois, d'ailleurs. A Mexico il y a quelques années, ou à Moscou maintenant, on ne trouve pas de classe moyenne. Il y a des gens immensément riches, ou épouvantablement pauvres : rien au milieu. Quand j'avais la vingtaine, le discours d'après lequel rien de bon ne pourrait venir des classes moyennes était assez répandu. Elles étaient un problème, pas une solution. Mais je me suis rendu compte que la plupart des choses du XXe siècle que j'aimais venaient de ces classes. Toute la contre-culture des années 60 que j'aimais en a émergé, en fait. Les classes moyennes avaient de l'argent, et leurs enfants avaient du temps libre, tout en n'ayant pas un avenir assuré - ce qui a généré chez certains une sorte d'angoisse productive, qui permettait d'explorer et d'expérimenter des choses. Et je crois que ce qui m'a le plus dérangé dans les deux mandats de Bush junior et de son administration, c'est le reflux des classes moyennes. Celles-ci ont pâti des années Bush, au contraire des classes supérieures. L'argent a émigré vers les hautes sphères, et les classes moyennes se sont appauvries, jouissant de moins liberté que ce que moi j'ai connu ».

(…) « Jeff Noon ? Il est là ? J'ai toujours trouvé que c'était un écrivain intéressant. Je me souviens de la lecture de son premier roman, que j'avais trouvé passionnant. C'est le genre d'écrivain qui aurait probablement écrit le même livre si la science-fiction n'avait jamais existé. Je ne suis absolument pas comme cela. Je pense que Jeff Noon ne passait pas son temps, quand il avait 12 ans, à lire de la science-fiction. Moi, si. Je ne lisais que ça ».

A la fin de l'entretien, nous lui offrons un exemplaire du numéro « fake » de Chronic'art (Chronic'art #46). Il adore le principe, et c'est la première fois que son enthousiasme semble aussi sincère. « J'ai toujours rêvé de faire un truc comme ça », lâche-t-il avant de partir de sa démarche lente et voûtée. Lorsque l'interview est enfin traduite et retranscrite en intégralité, il fait nuit. Le festival enregistre sans doute sa plus forte affluence ; la salle de conférence, la librairie, et le bar sont bondés. Il y a un peu de folklore, des déguisements d'elfes ou de Goldorak, ainsi que des démonstrations d' « incroyables talents », comme des pros du Rubik's Cube à une main. On se demande un peu ce que cela a à voir avec la science-fiction, mais ça fait partie du côté « ludique et familial » de l'approche des technologies, façon Cité des Sciences de La Villette.

18h30 : discussion autour des « théories du complot » ; on apprend des choses marrantes, comme le fait que 80% des américains (statistique sans doute exagérée avancée par Norman Spinrad) croient aux « Men In Black », et qu'un à cinq millions d'entre eux prétendent avoir été enlevés par des extraterrestres. Les théories du complot apportent une explication simple à un phénomène complexe : avant, elles marchaient parce que les individus de base manquaient d'informations ; aujourd'hui, elles marchent parce que le surplus d'informations brouille la compréhension de la réalité. Au final, la tendance à déceler des connexions imaginaires entre des événements semble consubstantielle à l'être humain, qui n'a jamais hésité à invoquer des explications d'ordre magique ou fantasmatique pour rendre intelligible une situation qui lui échappe. Ce défaut favorise la création de récits, d'interprétations contradictoires, qui sont le fonds de commerce de la science-fiction. CQFD.

Un peu plus loin dans la discussion, l'écoute simultanée d'une intervention en anglais et de sa traduction produit un effet hypnotique, qui se traduit par l'endormissement. Au réveil, la distribution sur l'estrade a changé ; il est l'heure de remettre les prix des Utopiales 2008. Le lauréat est Xavier Negrete pour Les Seigneurs de l'Olympe, dont on se gardera bien de dire quelque chose, ne l'ayant pas lu. Il paraît que le jury était unanime, mais on dit toujours ça.

Pierre Jouan

Voir le site officiel des Utopiales : www.utopiales.org/2008

Kiosque Chro #75

Chronic'art #75
Janvier / Février 2012

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