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Utopiales 2008

Compte-rendu quotidien, en direct de Nantes, de la 9e éditions des Utopiales, le festival international de la science-fiction, qui se déroule du 29 octobre au 2 novembre 2008.

Jour #3 : Un scotch-benzédrine, un !

[31.10.08]

La journée a commencé comme une mauvaise blague, avec un réveil en panne, un tramway loupé, et un sandwich acheté et oublié sur le comptoir de la boulangerie. Le mini-disc prévu pour les interviews fait des siennes, et le vendeur de la FNAC n'hésite pas à nous conseiller un micro à 150 euros pour un rendu optimal. Evidemment. Arrivé au festival, on rachète sandwich, et on reprend illico la visite des expositions. Yann Minh a investi le fond de la halle principale, avec de nombreuses installations visuelles, sonores, ou tactiles, qui nous plongent dans un univers cyberpunk où les corps s'accouplent aux machines et inversement. Le complet-jambon menace une fois de trop de voyager en sens inverse, et l'on quitte un peu précipitamment l'endroit, trop fragiles que nous sommes à cette heure-ci.

14h00 : « Que restera-t-il du corps ? », c'est le thème de la discussion entre Sylvie Denis, Joëlle Wintrebert, et Alastair Reynolds (un invité s'est désisté). Alors que Second life est en déclin et que la « première vie » reprend ses droits, la question de la disparition du corps au profit d'avatars virtuels n'est pas évacuée. N'allons-nous pas, au contraire, nous engager de plus en plus dans la voie de cette mise à distance du corps, de ces simulations de vie qui nous libèrent de nos déterminismes physiques au profit d'une existence plus conforme à nos volontés ? La question est intéressante, mais elle aurait sans doute mérité d'être traitée par des intervenants au profil plus scientifique ; ici, chaque auteur parlera de ses livres, en évoquant la façon dont il aborde le problème dans leur roman, exemples à l'appui. Ce n'est pas inintéressant, mais ce n'est pas non plus un véritable « échange », et on peine à sortir d'une condamnation unilatérale de « l'abandon du corps ». Reynolds, qui semble décidé à jouer l'éternelle erreur de casting, dit qu'il n'a jamais été intéressé par le fait d'avoir un avatar sur le Net, et que pour vivre au mieux 70 ou 80 ans dans ce monde, il est inutile d'en passer une bonne part devant un ordinateur, à parcourir un monde virtuel. Sylvie Denis dira sensiblement la même chose, ajoutant que finalement, Second life était aussi limité et rempli de contraintes que la vie réelle, qu'elle n'y avait pratiquement pas joué, et qu'il aurait peut-être fallu « poser la question à des gens qui pratiquent, pas qui fantasment ». Pas con, mais il est trop tard.

14h36 : on s'éclipse doucement, car l'heure de l'interview-concept approche. La rencontre avec Hal Duncan est, en effet, un grand moment. On passe le chercher à sa séance de dédicace, et on le regarde avec stupéfaction se lever de sa chaise et s'apprêter à nous suivre ; ce type est d'une maigreur mortelle. Un jean slim d'une largeur égale à trois doigts humains serre une paire de jambes à peine visible, et l'on craint de le voir entrer en collision avec un membre du public, de peur qu'il se brise, alors qu'on se fraye un chemin jusqu'à la salle de presse. L'interview apportera aussi sa dose d'étrangeté, notamment en raison de ce satané accent écossais, que nous redoutions. Le matériel d'enregistrement refuse de démarrer, et il faut se résigner à prendre des notes. Notre interlocuteur semble chanter dans une langue pittoresque, comme un être de féerie celte tenant absolument à nous faire entendre les chants traditionnels de sa tribu (ou de groupes qu'il aime, comme les « Ramounz »). Après un silence suffisamment long pour ne pas être confondu avec une recherche d'inspiration, nous comprenons qu'il a terminé, et passons scolairement à la question suivante. Les rôles s'inversent alors, et notre prononciation semble le laisser perplexe, ce qui ne l'empêche pas de reprendre son voyage verbal vers des contrées inconnues de nous, dont l'accès nous semble interdit. Parfois nous vient cette image : dans la salle d'interview à ce moment-là, il y a deux grands singes conditionnés à imiter les comportements humains, mais incapables d'échanger du signifié réel. Quelques passages ressortent toutefois :

« Les différentes histoires de Vélum se déroulent plusieurs fois, car elles ont réellement lieu partout. Le "ici et maintenant" est multiple ».
« Est-ce que Ink, la suite de Vélum, va tout clarifier ? Oui et non. La fin résout sans résoudre. Certains passages resteront inexpliqués ».
« Je n'ai pas lu Palahniuk, auquel vous me comparez. J'ai jeté un coup d'oeil à ses livres et, effectivement, il y a un style très dynamique, dont je m'approche peut-être. En revanche, j'ai été frappé après coup par la ressemblance entre mon personnage de Jack Flash et celui de Tyler Durden ».

« Oh, je suis à côté de Of Montreal sur la couverture de votre magazine. Vous m'en voyez ravi ».

« Dans mon livre, certains chefs des démons sont arabes et vivent à Damas, mais je n'adhère à aucune vision simpliste de l' "Axe du Mal". Les supposés "gentils", les anges de Dieu, ne sont pas mieux lotis dans Vélum ».

« Le terme de "New Weird" n'est pas qu'une invention marketing pour vendre quelque chose de "nouveau", bien que China Miéville ait eu l'intention de donner une certaine visibilité médiatique à des auteurs quand il l'a créé (Jeff Vandermeer, John Harrisson, Miéville lui-même) ; le problème, c'est que je ne pense pas du tout que cela s'applique à mon travail ».

Voilà ce qu'on est à peu près sûrs d'avoir compris. Pour le reste, il y a aussi des notes telles que celle-ci : « L'idée d'un Moorcock plus formalisé de différentes strates de mondes alternatifs, qui sont des réécritures plus émotives et puissantes de l'histoire américaine de la vie de Matthew Sheperd qui arrive ultimement ici et maintenant », qui nous laissent sceptiques à la relecture, et viennent s'ajouter aux nombreux mystères qui émanent du personnage d'Hal Duncan. A la fin de l'entretien, dont il se dit ravi, il consulte nerveusement sa montre, et part d'un pas décidé en direction du bar, fendant l'air de ses allumettes articulées.

16h30 : William Gibson s'est fait poser un lapin par un journaliste. Il quitte lentement la salle de presse, flegmatique. Lui, la star absolue et overbookée de ce festival, abandonné à sa solitude pendant quinze bonnes minutes. On vérifie son planning avec lui, il nous attend le lendemain, tout va bien. Et comme pour tout le reste, il a l'air de s'en foutre complètement.

17h30 : on retrouve Bill en compagnie de Spinrad, Campbell, Bear, et Robin Hobb, pour le plateau à trois milliards de ce festival, autour du thème de l'influence du Net sur les élections américaines. Norman Spinrad débute les hostilités, en essayant, comme à chaque fois, de s'exprimer en français. C'est incompréhensible bien sûr, on passe donc le temps à s'amuser au casque des misères du traducteur, bien en peine de retranscrire quoi que ce soit. La discussion s'engage alors sur le rôle de la blogosphère de gauche dans cette élection, qui a visiblement étouffé, par son activité et son ampleur, celle de la concurrence. Tout le monde s'en réjouit, mais Internet est vite accusé de favoriser la prolifération du n'importe quoi et la désinformation. On croit rêver en entendant des auteurs de SF aussi importants regretter l'absence de « filtres » pour distinguer les bons et les mauvais blogs. La faible qualité des débats commence à être lassante, et on se prend logiquement à décrocher ; la salle est bien remplie, la température assez élevée, et la voix du traducteur nous berce, nous berce…

17h56 - 18h19 : somnolence.

18h20 : il faut changer de salle avant de prendre racine. Dans quatre jours, William, Norman, Greg et les autres iront voter, on devine pour qui - tant mieux pour eux.

En bas, il y a un concert de Dominic Sonic ; de loin, ça ressemble à un mélange de garage et de grunge, mais on n'en jurerait pas. Dans une heure, il y a une soirée au Lieu Unique, le lieu chébran du village, intitulée « Une soirée au Lemno's » en référence au bar de Narcose (Jacques Barbéri). Il paraît que, comme dans le livre, on y servira du « scotch-benzédrine ». On ne donne pas cher de notre peau.

Pierre Jouan

Voir le site officiel des Utopiales : www.utopiales.org/2008

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