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Compte-rendu quotidien, en direct de Nantes, de la 9e éditions des Utopiales, le festival international de la science-fiction, qui se déroule du 29 octobre au 2 novembre 2008.
[30.10.08]

Nous arrivons légèrement après l'ouverture des portes et, passées quelques formalités, trouvons le moyen d'arriver en retard à la discussion attendue entre Hal Duncan, Pierre Bordage et Richard Morgan sur les croisements incestueux entre SF et fantasy. Les participants semblent d'accord pour dire qu'il est très dur de vendre un livre sous l'étiquette « hard SF », que le grand public fuit immanquablement un livre qui ne se lit qu'avec un doctorat de physique. Les éditeurs (notamment américains) ont donc tendance à créer de nouvelles étiquettes aux contours moins répulsifs, comme « histoire alternative », ou dernièrement la « new weird » qui a servi à qualifier Vélum, et dont Morgan semble dire que c'est un titre creux, rien n'étant particulièrement « nouveau » dans cette façon de faire de la littérature à la croisée des genres. Tout le monde s'accorde aussi à stigmatiser les supposés « puristes » qui ne supporteraient pas l'abâtardissement de la SF (ou les prétentions littéraires de la fantasy), mais dont on se demande bien qui ils peuvent être, et s'ils existent ; la critique de Vélum fut globalement élogieuse (à juste titre), et il faudrait réellement être un pisse-froid psychorigide pour faire la moue devant une littérature aussi puissante, qui rend hommage à toute l'histoire de la SF en même temps qu'à l'enfant avide d'histoires d'anges et de démons qui sommeille en chaque lecteur. Le débat peine alors à décoller, et si « l'important c'est d'emmener le lecteur quelque part » (waouh !), on n'est guère plus avancé sur la question sous-jacente à ce débat, à savoir : pourquoi est-il devenu si dur d'écrire de la pure SF, sans monstres ou réalités parallèles, et en dehors de toute considération marchande ? Bordage nous dit qu'il est sans importance de mélanger la SF à des éléments impurs, irrationnels, car « l'esprit humain est fantastique par lui-même, et les personnages, qui sont humains, n'ont rien de rationnel. C'est l'élément humain qui est en soi le transgenre ». Certes, mais il n'en reste pas moins que Clarke, Brunner, ou Gibson n'ont jamais incorporé le moindre élément fantastique à leurs romans, et que cette forme d'anticipation ou de prospective semble devenue délicate à écrire. On ne manquera pas de demander son avis à ce dernier, quand on en aura l'occasion.
C'est ensuite l'heure de visiter les lieux ; le public, jusqu'à présent discret, commence à affluer, et à déambuler parmi les diverses expositions proposées. La population est familiale, éclectique, c'est une bonne surprise, mais on ne saurait ignorer les différents éléments borderline qui la composent également, comme les individus déguisés en pirates (?) ou les quelques grappes d'ados qui se ruent directement vers les espaces jeux de rôle, pour ne plus en sortir. Quant à la présence d'un petit groupe de skinheads, elle reste un épais mystère. L'exposition principale est composée de travaux graphiques autour du Livre de raison de Lovecraft, un recueil d'annotations très brèves portant sur des rêves ou des visions. Chaque artiste se voit confié une sentence mystérieuse qu'il est chargé d'illustrer. Exemple : « Des naufragés sur une île partagent des plantes inconnues et subissent d'étranges transformations ». Ambiance. Le résultat est souvent saisissant, et on note l'influence prépondérante qu'a pris le travail de Mike Mignola dans la représentation que nous nous faisons de l'univers lovecraftien (très pop, entre Hellboy et Zelda). A noter le travail sur photographie de Marc Da Cunha Lopes, qui réussit, avec des intitulés comme « une chose vivante conservée et nourrie dans une vieille demeure » à atteindre des sommets d'immondice organique, parfaitement réalistes et gerbants (c'est un compliment).
15h00 : Catherine Dufour, Alastair Reynolds, Pierre Bordage, et P.J. Gyger sont réunis autour d'un sujet grave : la science-fiction a-t-elle échoué ? On précise le sujet : la science-fiction a tendance à dépeindre le futur d'une façon très noire, afin de tirer la sonnette d'alarme ; Le Meilleur des mondes, 1984, Tous à Zanzibar, autant d'oeuvres centrées sur les dérives possibles des avancées technologique. Pourtant, la surveillance généralisée, le réchauffement planétaire, les problèmes démographiques, ou demain la sélection accrue des naissances, sont des réalités. Alors, la SF a-t-elle failli à sa mission de mise en garde ? On peut douter, tout d'abord, de l'existence d'une telle mission. Reynolds, d'ailleurs, multiplie les interventions surréalistes en expliquant que cet aspect de la SF ne l'intéresse pas, qu'il n'a pas lu les livres dont on parle, et qu'il ne se sent pas concerné par le sujet. Thank you Sir. Le reste des intervenants s'accorde mollement sur la disparition de ce genre de « SF critique », au profit de genres plus transversaux qui fonctionnent mieux auprès du public (c'est décidément le sujet du jour). Il s'agit moins de mettre en garde la populace aveugle et de réendosser le rôle de Cassandre dévolu à la SF (celle qui prévoit les catastrophes mais que personne ne prend au sérieux) que de raconter et d'expliquer notre présent, en approfondissant les découvertes scientifiques, et en posant éventuellement çà et là quelques questions d'ordre éthique. La SF n'a visiblement plus vocation à dénoncer le monde à venir en adoptant le manichéisme de ses précurseurs ; elle vit dans un monde complexe, ambigu d'un point de vue moral, dans lequel la technologie est un fait, non une possibilité qu'il faut questionner. C'est peut-être Reynolds qui conclue le plus pertinemment, en disant que l'homme moderne n'a pas besoin de lire de la science-fiction pour être inondé de prédictions menaçantes, puisqu'elles sont devenues le discours dominant, celui du catastrophisme généralisé et permanent, de la toile de fond du discours médiatique. En ce sens, la SF a plutôt réussi son coup.
16h30 : c'est l'heure de la rencontre publique avec Hal Duncan, et il y a environ douze personnes présentes. Deux d'entre elles ont lu Vélum. Le filiforme Hal passe donc une heure à expliquer le principe de son livre, et nous ne récoltons guère d'informations nouvelles. Son anglais est atrocement difficile à comprendre, et la traduction est compliquée. En quittant la salle, on s'aperçoit qu'elle s'est remplie ; il se passe quelque chose autour de ce livre.
17h30 : c'est le pic de la journée, le sommet tant attendu. William Gibson, Greg Bear, Norman Spinrad et Richard Morgan sont venus faire un bilan du cyberpunk, « 25 ans après ». Ces noms ne disent sans doute rien au néophyte, mais ici ce sont des stars. Respectivement inventeur, compagnon de route, précurseur et héritier du cyberpunk, ils ont tous écrits plusieurs livres incontournables, et marqué l'histoire de la SF. Gibson, bien sûr, est la star des stars, et tout le monde attend son avis sur ce courant majeur de la littérature (au sens large, oui), et sur la place de son travail d'écrivain dans l'histoire. Mais Gibson désamorce rapidement les choses : il n'aime pas le terme « cyberpunk » et ne s'est jamais reconnu dans cette appellation. C'est une étiquette inventée a posteriori par les journalistes, qui n'a eu pour effet que de déformer la vision que l'on peut avoir des oeuvres regroupées sous ce nom. En clair : le cyberpunk n'existe pas, et cette discussion n'a pas lieu d'être. Chouette. Tant pis pour le « bilan », donc, on parlera des débuts du « mouvement », de ses intentions, et de sa galaxie conceptuelle, même si, tout le monde l'admet devant Bill, rien de tout cela n'existe. Jean-Marc Ligny, un écrivain français qui se réclame du mouvement, tentera tout de même de dégager quelques lignes directrices : le cyberpunk était une réaction à la SF des années 70 (comme le fut le punk dans la musique), et consista à « réintégrer l'élément humain » en offrant la description d'un futur « crade, aléatoire, précaire », à base d'invasion massive des technologies dans le quotidien et de croisements de l'homme et de la machine. Le seul élément de bilan qui ressortira de cet échange est peut-être celui-ci : le cyberpunk a préparé au monde d'aujourd'hui, et s'est même dissous dans la réalité. Sur la question cruciale de savoir comment revivifier la SF vingt-cinq ans après le raz-de-marée cyberpunk, et alors qu'aucun courant n'a émergé depuis lors, nous n'aurons pas plus d'indications. On se promet, là aussi, de poser la question à Bill dès que possible.
20h15 : la salle de presse est vide, il est temps de s'accorder une pause au bar du festival. A l'extérieur, la température avoisine le zéro absolu mais heureusement, pour changer, le ciel délivre de temps à autre une pluie épaisse. C'est ça le présent, en Bretagne.
Voir le site officiel des Utopiales : www.utopiales.org/2008
[02.11.08]