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Blog Ere de rien
Ere de rien

Compte-rendu, sur trois jours, des Trans 2007 à Rennes par nos gonzo-chroniqueurs Wilfried Paris & Lionel Delamotte, en mode vadrouille dans les hangars du Parc des Expos, mais aussi en mode glandouille à l'hôtel.

Samedi 8 décembre 2007

Jour 2 (WP)

Ouille, ouille, ouille. Je me réveille ce matin samedi (enfin, il est 12h54) avec les sensations caractéristiques d'une très méchante gueule de bois, agrémentées de cette impression diffuse d'avoir dit et fait hier soir à peu près n'importe quoi. Le whisky Paddy (partenaire officiel des Trans) a coulé à flot dans mon verre et le matin réveille le honteux interne en moi, comme un muscle engourdi. Je me souviens avoir sauté sur Jean-Baptiste de EMI pour lui dire qu' avec ses bonne joues rondes, ses yeux rieurs et ses belles bacchantes, il était beau et aimable, et que je l'aimais, tout simplement. Je me souviens avoir dit à Anne-Sophie de Jalouse, qui n'arrive pas à danser, que "toute conscience de soi est mauvaise conscience". Pour rester dans le philosophiquement correct, je me souviens aussi avoir dit à Toupie, de Koko Von Napoo, que "nul n'est méchant volontairement". Je me souviens enfin être allé aux toilettes avec Philippe Katerine, et de lui avoir dit "As-tu déjà essayé de pisser et boire en même temps ? C'est amusant : on est comme un tuyau". Bref, le grand n'importe quoi. Katerine était vraiment bourré, mais vraiment charmant, coupe de champagne à la main, sourcil droit relevé (ne jamais sous-estimer la puissance du sourcil, comme dit Jack Black), embrassant les Koko Von Napoo (il a fait partie du jury qui les a intronisé révélation CQFD des Zinrocks en septembre, elles l'appellent "notre parrain"), se prêtant de bonne grâce aux sollicitations des fans partout, pour une photo côte à côte, recueillir des éloges, se faire embrasser, tout un amour vibrionnant sur son passage, autour de sa personne, éminemment mérité. J'imagine que sa vie a du changer du tout au tout depuis son succès public, mais ça a l'air de le rendre heureux, donc tant mieux. Katerine est là pour soutenir Les Vedettes, son girls-band de la société du spectacle, chorale de dix majorettes disco-punk, qui jouent à 20h45 dans le grand Hall 9. La secte humaine (ex Little Rabbits et backing band de Katerine) accompagne statique la troupe de nanas, apparaissant successivement en mini-shorts lamés strass wonder-women, uniformes rouges pop martiale de majorettes, finissant joyeuses robes de mariées. Un monsieur Loyal un peu gros et en costard pathétique meuble pendant les changements de costume, comme un Nikos dans une Star Academy décadente en paillettes Las Vegas. Le show est encore un peu incertain (on se cogne sur scène, les voix ne sont pas toujours assurées, un gros larsen de basse inquiète l'auditoire), du coup assez punk. Papa est mort, le tube de l'Eurovision en pompe frenchy de I get around (Chuck Berry + Beach Boys) est agressif et exultant à souhait. On y voit le défouloir d'une génération spoliée par les baby-boomers de mai 68, qui enfin tue le père, et bon dieu que ça fait du bien. D'autres chansons à l'unisson agressent en beauté le public ("Ta vie est pourrie ! La mienne aussi !"), incarnant une société du spectacle sado-masochiste, où la sélection n'est pas si naturelle, mais violente, pragmatique, cruelle. Les Vedettes tournent en dérision les shows en carton pâte de la télé-réalité, et prennent doucement le pouvoir, sans originalité aucune (le titre éponyme V.E.D.E.deux T.E.S est scandé comme sur le premier titre de l'album de CSS, mêmes accords, même énergie), mais avec une grande joie désinhibée. Critique, sociale, humour, anarchie, Katerine et les Vedettes, c'est un peu L'An 1 de la pop française. On a vu aussi Papier Tigre devant une audience clairsemée : le power trio de l'excellent label nantais Effervescence produit un concert épique et tendu à claquer, revival Fugazi et Albini, virtuose et ultra-violent. On en sort énervé. On loupe The Whip, que Benoît des Da Brasilians décrit comme "du New Order avec un chanteur sachant chanter". On passe vite voir les Tiny Masters Of Today, Ivan, 13 ans, et Ada, 11 ans, qui font un peu bêtes de foire, petits singes savants, entre le batteur-babysitter au taquet Russels Simmins (du Blues Explosion) et un parterre de kids qui pogote et slamme à tout va. C'est générationnel-baby-rockers, on danse plus sur le symbole que sur la musique, et je me fais un peu chier : les voix sont sous-mixées, les gamins plaquent des barrés basiques, ne chantent pas devant le micro, ne regardent jamais leur public, et ils semblent se demander ce qu'ils foutent là, sollicitant sans cesse des backstages les regards et l'assentiment des parents, pas convaincus, pas convaincants. Je ne vois pas la fin du concert, qu'on m'a dit beaucoup mieux (il y a même eu un rappel), donc avis partiel et partial. L'adorable Emmanuel Plane de EMI, qui s'occupe des deux marmots, me raconte qu'il leur a offert son CD des Sticky Puffs, le kids-band de Simon Fair, le fils de Jad Fair, accompagné par Iran Kaplan notamment, parce que les Tiny les lui rappelaient. Je doute qu'ils y aient été très réceptifs, mais j'admire toujours Manu Plane, qui donne ainsi petit à petit toute sa collection de disques, à ses amis, à des connaissances. Pour un type qui bosse dans une major du disque, je trouve assez significatif ce désir de se débarrasser comme ça des vinyls et CDs qu'il a patiemment accumulé et que lui-même promeut au quotidien. J'imagine qu'il doit y avoir une sorte de sentiment de ras-le-bol, de trop plein, à être ainsi entouré quotidiennement d'objets de consommation, et qu'on doit avoir envie, au bout de quelques années de carrière dans l'industrie du disque, de tout simplement, les donner. Bref, je vais voir Fujiya & Miyagi parce que je suis venu pour ça aussi ce soir, pour voir ce groupe que j'adore. Le trio de Brighton, inspiré par le krautrock de Can ou Neu ! et l'electro de Warp, produit un groove lancinant, hypnotique, une musique cérébrale, intelligente, ouverte, qui chaque fois en live me rend tout simplement, heureux. Jean Vic et Caroline, de Vox Pop, me diront ensuite qu'ils se sont ennuyés et qu'ils ont vite quitté la salle. Je leur répond que ce n'est pas une musique de consommation, ce n'est pas une musique accrocheuse, mais une musique dont les effets bénéfiques se méritent, se gagnent, par une attention, une vulnérabilité, une écoute, qu'il faut insister un peu, et que Fujiya & Miyagi, ensuite, te prennent par la main, t'ouvrent l'esprit, et c'est un peu comme du MDMA, c'est doux et c'est bon. D'ailleurs, Fujiya & Miyagi auront un rappel, événement pas si courant aux Transmusicales. Bon, bref, c'est samedi, il est tard, je finis mon article en regardant Pulp fiction sur Canal, dans ma petite chambre d'hôtel. J'aime bien savoir que Wolf-Harvey Keitel met beaucoup de sucre et beaucoup de lait dans son café. La nuit et la pluie tombent sur Rennes, je vais encore sortir ce soir. Je le regretterai peut-être. Wilfried Paris

Jour 2 (LD)

Le temps de merde se maintient sur Rennes ce qui donne une bonne raison de visiter les disquaires de la ville, en particulier Rockin Bones, sorte d'équivalent breton de Born Bad, le fameux magasin de la rue Keller à Paris. Les prix n'assomment pas, des surprises pointent leur bout de nez à chaque coin de bac et le patron du lieu est aussi accueillant que connaisseur de son stock. Fin d'après-midi, avant l'apéro programmé chez Tom, des Underwear Brothers (cf. MySpace), quelqu'un a la riche idée de proposer de boire un coup au 1929, un des bars les plus chouettes de Rennes. Ca sera sans doute l'occasion de voir un bout du set des Second Sex, programmés dans le bar. Arrivés sur place, comme le concert est annulé, ne reste plus qu'à s'abreuver… en attendant l'apéro ! Plus tard, on se retrouve donc chez Tom l'élégant avec la petite famille des Dadds, dont les épatants Cosmogol et Barbatrax, des Djs que les amateurs des compilations Houlala mériteraient d'avoir, en sus, dans leur salon, avec l'achat des disques. Le temps de boire quelques godets, je commence à redouter le moment où il faudra quitter ces braves gens et cette ambiance cosy et déconnante pour me trimballer vers ces halls venteux et humides de l'aéroport. A force d'atermoiements, je me mets suffisamment à la bourre pour arriver alors que le concert des Vedettes est commencé. Dommage, car la formule est plus qu'efficace, sorte de compromis heureux entre théâtre de rue et art contemporain sur fond de "chanson pop garage". Papa est mort est connu de tous (comment imaginer présenter ça à l'Eurovision sans avoir cette folie dadaïste typiquement belge !), mais les autres titres entendus ce soir laissent augurer d'autres coups d'éclat : paroles sexy, ambiance hystérique et absurde, son qui bastonne. Si Katerine semblait avoir perdu le mojo dans sa phase post-"Robots" (du poussif avec ou pour Teki Latex, Florent Marchet, Christophe Willem, etc.), la barre est plus que redressée avec ce nouveau projet. Les lieux s'en trouvent, du coup, repeint d'une couleur moins déprimante que pour la soirée de la veille : le public est à la fois plus réactif et plus nombreux, ce qui change considérablement la donne. C'est déjà le temps de foncer au concert des Tiny Masters Of Today, voir ce que ces Jordy de l'indie-rock ont à dire. Russel Simins, leur mentor en vacances de Blues Explosion, est perché sur une plate-forme à cogner comme une brute sur sa batterie et semble presque monstrueux et gigantesque à surplomber de la sorte deux adolescents un peu gauches et timides, à ses pieds. Le disque contient son lot de bons titres, mais voir les kids en action sur ces mêmes titres laisse un peu perplexe : ils ont l'air de ne pas forcément savoir ce qu'ils foutent là, cherchant du regard les coulisses ou l'on sent que les parents veillent au grain. Pourtant, la sauce prend sur quelques titres comme ce Radio riot très convaincant. Bizarrement, ils reprennent Lucky number nine, de leur idole The Moldy Peaches, dans une version un peu grasse et lourde, qui donnerait l'impression qu'elle est expédiée par de vieux tâcherons. Pas grave, les voilà qui se rattrapent via une excellente cover de Jump around de House Of Pain. Plus tard, en conférence de presse (les interviews ayant été annulées), Ivan dira qu'il se verrait d'ailleurs assez bien aller vers le rap et le hip-hop plus tard. C'est vrai qu'il a le temps. Il est pourtant sorti de Rennes Musique avec le best of des Libertines, alors ça ne doit pas être pour tout de suite. De toute façon, la majorité des questions de gens présents ne porte pas sur leur musique mais sur le pitch qui fait vendre le groupe : leur âge, leur âge et encore leur âge… Ca donne un petit côté Jacques Martin (période Ecole des fans), parfum plutôt inédit en conférence de presse, à la rencontre : "Vous êtes venus avec vos parents ?", "Comment ça se passe à l'école ?", "Quand faites-vous vos devoirs ?". J'ai préféré leur demander comment ils avaient fait pour, dès un premier album, avoir le gotha du rock américain prêt à bosser avec eux (du guitariste des Butthole Surfers en passant par Kimya Dawson, le chanteur des B52s ou Karen O, ça fait beaucoup de fées penchées sur le berceau !). Toujours avec cette innocence et ce naturel qui ne les quittera pas de toute la rencontre, ceux-ci expliquent que c'est en contactant ces gens via leur MySpace qu'ils ont attiré leur attention et que tout s'est fait peu à peu ensuite. A les entendre, on trouve l'explication si limpide qu'on se demande ce que vous faites là, à lire ce papier, au lieu d'aller faire des requêtes à vos idoles pour qu'ils viennent dans le pavillon de vos parents poser leur voix sur vos petites compos ! Wilfried m'avait dit de ne pas rater Fujiya & Miyagi, des anglais sous forte influence krautrock, mais j'avoue que le début de leur set m'a profondément ennuyé, au delà du fait - à mon sens - de n'avoir absolument rien de krautrock dans leur tambouille un peu froide et crispée… Décidant de passer voir la conférence de presse des Vedettes, toujours sur le site, je tombe à nouveau sur Jackie Berroyer qui m'avait chaleureusement salué la veille. Il fait le reporter sur le festival pour le compte du gratuit nantais Kostar (pendant le festival, ils éditent un quotidien, Paplar, également disponible sous forme de blog) et, comme je ne savais pas que l'on se connaissait mais que j'admire sincèrement le romancier et l'acteur, je décide de profiter de ce second témoignage de sympathie pour tirer ça au clair : l'histoire le fait plutôt marrer et on engage la conversation. On parle de Je suis décevant (premier roman que j'ai lu de lui), de son inquiétant rôle dans Calvaire ; il me parle de On ne se voit plus qu'aux enterrements, son prochain livre, sorte de version augmentée d'une précédente publication. Le temps file à papoter de la sorte (ça doit bien faire une demi heure qu'on cause et qu'à chaque fois qu'il me dit qu'il faut vraiment qu'il me laisse car il doit aller boucler son papier, on remet ça) et j'aurais pu rester là une éternité mais voilà que déboule un petite groupe dont émerge une fille un peu avinée qui s'écrie "Woaw ! Le téléphone, là… sur Canal Plus !". Ah oui, tiens, c'est vrai, il faisait ça aussi, à une époque ! Finalement, c'est plus dans ce rôle que dans celui d'auteur ou d'acteur qu'il a l'air de passer la postérité… C'est comme ça. Jackie n'en prend pas ombrage et se prête avec une infinie bonhomie aux caprices du groupe, chacun voulant être pris en photo avec "le mec du téléphone de Canal". Je me dis que c'est le bon moment pour prendre congé et j'assiste à la fin de la conférence de presse des Vedettes, qui ont décidément l'air de chouettes filles, à la joie de vivre et au grain de folie plutôt communicatif. Katerine, présent à quelques mètres, au bar, n'aura finalement pas rejoint les filles sur scène, tout à l'heure, comme la rumeur l'avait laissé entendre. Pour le moment, il fête dignement son anniversaire, la tête ailleurs. Déjà, il y a deux ans, il avait fêté ça au Trans, pendant sa résidence à l'Aire Libre. J'associais toujours les Trans au Téléthon, mais il faudra désormais ajouter l'anniversaire de Katerine comme élément folklorique. J'atterris au concert des Dead Kids dans un état de fatigue assez plombant ; je ne suis plus du tout dedans et je me décide au bout de deux morceaux à rejoindre le centre ville pour retrouver l'appartement de Tom et la fiesta qu'on y organise... A suivre. Lionel Delamotte

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