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© Les Éditions Réticulaires, 1997-2007
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Compte-rendu, sur trois jours, des Trans 2007 à Rennes par nos gonzo-chroniqueurs Wilfried Paris & Lionel Delamotte, en mode vadrouille dans les hangars du Parc des Expos, mais aussi en mode glandouille à l'hôtel.

Jour 1 (WP)
Nous voilà en terrain rennais pour un nouveau reportage gonzo chez les Bretons. Cette année encore délocalisé à quelques kilomètres du centre ville dans un Parc Expo concentrationnaire et haut de plafond, les Trans se constellent en grands hangars alignés, la foule papillonnant, puis doucement titubant, s'affalant enfin entre les halls, les groupes et les stands de bière-frites. C'est un peu le festival d'Alan Gac, enfant du pays et chouchou de Jean-Louis Brossard, cheveux blancs et verre de vin déambulant en hôte toujours affable dans les rayons du catering, qui programme cette année trois groupe du petit label qui monte Cinq7 : The Do, archi-buzzé ce soir, les Vedettes de Katerine et de l'Eurovision, et Calvin Harris, tapisserie néo-disco. De plus, les French Cowboys de Federico Pellegrini et anciens Little Rabbits ouvrent les festivités, avec un son pourri et une reprise de Amy Winehouse. C'est ce qu'on m'a dit. Je les loupe parce que je suis avec Lisa Li Lund dans un Bar en Trans, le off quoi, qui tourne dans le centre ville comme une vraie petite entreprise, avec runners en Renault Espace, open-bar quelque part et Los Chicros qui jouent au Yoyo dans les couloirs. Ca s'en va et ça revient. Je suis au Dejazey avec Lisa qui me raconte qu'elle a joué avec les French Cowboys un jour : "Je leur ai dit qu'ils ne connaissaient pas les morceaux et eux m'ont répondu que si. Et ils m'ont accompagné. Je les adore parce qu'ils sont vieux, complètement alcoolisés, les dents pourries et tout, mais sur scène, ils font des harmonies vocales complètement pures, très belles". Lisa, de la fratrie Herman Dune, née sous une bonne étoile, qui a enregistré son dernier album par hasard dans la maison du bassiste de Wilco, avec toute une clique de musicos chicagoan gratinée, ce soir passe les plats sur scène sans trop de conviction, riant un peu avec le public au milieu de chansons graves-légères, sentimentales désamorcées, petite soeur de Regina Spektor ou Scout Niblett, pas toujours convaincue de sa légitimité. Je lui dis qu'elle devrait s'investir un peu plus, lâcher prise et chanter plus haut, cesser la fausse pudeur et l'ironie, que ses chansons le méritent. Elle le reconnaît, puis rit légèrement comme une petite fille prise en faute. Petit coeur. Ceci dit, je pars en navette spatiale vers le Parc Expo, donc, ou Nicolas et Mattcul de I Was There (cf. MySpace) lancent leurs vrilles dance pour fluokids devant un parterre clairsemé, passe en coup de vent voir The View, groupe de gamins power pop qui joue beaucoup trop fort des scies sixties pas mal, un peu early Kinks, puis finissant ultra-violent saturé et décidément trop fort, et pourtant je mets un point d'honneur à ne jamais porter de bouchons, par respect pour les artistes. Emmanuel Levaufre est très emballé, que je retrouve à la porte du Hall 3, avec Lionel, comme à la grande époque de Diascope, merveilleux meilleur groupe français pendant quelques mois au début du siècle (googlisez svp "Diascope + l'année du démon", pour vivre une nécessaire révélation). Bref, on parle en buvant entre deux hangars, et c'est ça les festivals rock, on n'y va pas que pour la musique, n'en déplaise aux grincheux des lenoirlistes qui voudraient qu'un compte-rendu de festival ne parle que de ça. J'ai vu plein de gens ce soir qui n'allaient même pas voir les concerts, ou alors en passant : la musique est un prétexte à une expérience collective, aux rencontres, aux retrouvailles, à un peu d'ivresse partagée. De cela surtout il faut parler. Ainsi, les Koko Von Napoo, affalées en brochette dans le bar VIP sur un canapé simili léopard, discutant chiffons ("Je l'ai acheté chez APC, je crois que c'est du renard"), comme dans une chronique d'Alain Pacadis, sont bien plus belles que la chanteuse de The Do, finissant sur scène par une ode "Ushuaia" à l'indépendance de la Finlande. Tous les mecs frustrés sont au premier rang à mater la gonze et Etienne Blanchot me dit : "Ils n'ont jamais vu de finnoises ou quoi ? Mais tu vas en Finlande, toutes les nanas sont comme elle…". The Do est évidemment surestimé, on ne sait pourquoi (l'exotisme ? parce que la chanteuse est bonne ?), et l'ajout d'un multi-instrumentiste (piano, basse, accordéon) au duo permet certes le passage en plus grande salle, mais ne sauve pas les chansons de leur indélicate prétention. Pathos, compassion et désir sexuel sont les émotions qui traversent bêtement le public, entre quelques percussions ethniques foutues. On n'y reviendra pas. Pendant ce temps-là, je demande à Pascale Bodet si les chansons de John Pantry sur la B.O. du beau film La France de Serge Bozon (lire notre entretien + chronique film + chronique de la B.O.) sont un canular de Fugu, comme l'affirme Jean Emmanuel Dubois dans le dernier numéro de Standard. Elle m'assure que non, que John Pantry existe bel et bien, qu'il est séminariste aujourd'hui, et que Serge n'aurait pas inventé tout ça. Je suis rassuré, mais je ferai quand même mes petites recherches sur www.lostintyme.blogspot.com en rentrant à Paris. Faites en autant, les compiles de pop-sike A trip to Toytown ou Rubbles en valent vraiment la peine. Bref, en parlant rétro, quelques mots sur les Twisted Charms, qui emballent les quelques spectateurs encore un peu clairs (la drogue local est beaucoup moins bonne que la drogue parisienne, semble-t-il), avec un succédané punk (Buzzcocks) et post-punk (Fire Engines, Homosexuals), pas mal du tout au final : le saxo est remplacé sur scène par un synthé type Yamaha des années 80, qui fait son petit effet de revival synthétique, avec prééminence de la rythmique, malgré un bassiste (un peu bourré semble-t-il) qui accumule pains et arythmie, son clair et précis, belles sapes hipsters anglais, belles lumières froides, roses et vertes-pharmacie-MDMA. La rythmique en avant fait un peu danser les Bretons, Boring lifestyles est un très bon morceau, et même si tout ça sent un peu le réchauffé, on sait les anglais sincères, soucieux de progresser, bon espoir. On ne saurait en dire autant de The Heavy, que Pascale sanctionne d'un définitif et tautologique : "C'est lourd". En effet, malgré quelques falsetti du chanteur type Curtis Mayfield-Sly Stone, le groupe envoie le bois, la grosse caisse et les riffs blues gras comme du mauvais Detroit-sound, et ne retranscrit jamais sur scène la singularité de l'album, bel objet de production retro-futuriste soul, ou la compression est au service du grain et de la réminiscence. The Heavy est définitivement un projet de studio, qui ne vit pas sur scène. Pendant ce temps, Gaëtan Chataigner peste contre les forumeurs du site de Katerine, qui parlent sans l'avoir vu du DVD Live de la tournée qu'il a réalisé (on en parle bientôt en ces cyber-colonnes). Il défend avec véhémence l'ambition documentaire, expérimentale et auteuriste de son montage, soucieux de montrer l'évolution de la tournée de Katerine, depuis les premiers concerts en cravate sage jusqu'aux grimages loufoques et excès divers des derniers grands festivals. On sent que ç'a été une grande aventure humaine, cette tournée, avant qu'un kid ne l'interrompe pour le féliciter de sa prestation dans Peau de cochon, lorsqu'il fait parler son nombril ("Mort de rire !"). Petit moment de solitude au milieu de la foule. Bref, Von Sudenfed a annulé, et c'est vraiment la mauvaise nouvelle de la soirée, Mark E. Smith se serait fâché avec les Mouse On Mars, ou alors il est malade, on ne sait pas trop, les versions divergent, entretenant le mythe de l'impossible canard atrabilaire. Alexis Bernier me dit qu'il préfère désormais signer des chèques pour son magazine Tsugi et ainsi faire vivre Philippe Azoury, que d'écrire sur Justice, et je le comprends presque. Il me dit aussi : "J'aime beaucoup ce que tu fais", et ça me fait plaisir, même si ensuite il me dit "mais ce qui me dérange, c'est que tout ce que tu écris est pétri du sentiment de ta propre importance", ce qui n'est pas faux, mais qu'il faut assumer, parce que l'époque du journalisme soi-disant objectif en petit soldat de l'industrie discographique, c'est fini, merci. Pour faire ce métier, il ne faut pas juste sortir d'une école de journalisme à la con, il faut aussi avoir quelque chose à dire sur la musique, et sur la vie pourquoi pas oui, il faut y mettre un peu du sien, il faut être subjectif, de mauvaise foi, partie prenante, capable de se tromper, capable de toucher, capable de blesser. Ce n'est pas un métier, rock-critique, et ça devrait être une forme d'art. Moi j'aimerais que la critique rock soit un genre littéraire à part entière, et que tous les rock-critics soient des artistes, des artistes conceptuels, qui considèrent chaque album comme un concept-album. Chaque album est un concept-album, et il faut trouver le concept de chaque album, si on a la prétention d'écrire à son propos. La musique, c'est un art, pas juste un objet de consommation, et il faut aussi en parler en artistes. Je lui dis aussi qu'il y'en a marre du journalisme à papa, des vieilles barbes de l'électronique française qui monopolisent le droit à la parole autorisée sur un mouvement qui désormais les dépasse. La relève, ce n'est pas moi, mais elle arrive sur les petits blogs et les petits mecs de province qui ont téléchargés mille fois plus de disque que je n'en ai acheté en trente et quelques années. Les fluokids, les boules à facettes, les Matthieu Clervoy (de Chronic'art), c'est eux l'avenir, et ils sont un peu des artistes, aussi. Bref, je m'emporte, je digresse, je divague. Je me finis au whisky Paddy, partenaire des Transmusicales, devant The Willowz, groupe néo-blues-baba à cheveux longs et chapeaux ridicules, qui fait du sous Kings Of Leon graisseux, et je baille, je prend la navette spatiale, je retourne sur Terre, à l'hôtel au bord du quai, il est quatre heures, dans ma chambre, j'ai l'impression d'entendre un peu tous les rêves de tous ces journalistes musicaux qui sont logés là par le festival, et qui dorment maintenant, dans leur petite chambre, sous leur petite couette à fleurs. Et je pense à leurs rêves. Wilfried Paris

Jour 1 (LD)
Tout semblait devoir se passer à la perfection, le matin même j'avais eu la confirmation d'une interview de Von Sudenfed et un créneau précis arrêté : la perspective d'interviewer à nouveau Mark E. Smith, le leader de The Fall (lire notre entretien d'octobre 2005), pour ce projet electro avec les Mouse On Mars était assez grisante. Et puis, en début d'après-midi, juste avant de prendre le train, la nouvelle est tombée : le staff des Trans me rappelait pour me dire que, fidèle à sa réputation de mancunien caractériel, Mark E. Smith venait d'annuler sa venue à Rennes après s'être copieusement engueulé avec les Allemands ! Gros coup de blues, pour moi, et de colère pour Jean-Louis Brossard (à ce qui m'a été rapporté ici ou là). Il faut dire que, jusque dans le programme, Von Sudenfed était annoncé comme "LE concert événement du festival". Cette vieille tête de noeud de Mark E. Smith en a décidé autrement…
Bien que n'ayant plus aucune motivation pour aller me traîner dans des halls d'aéroport (les Trans n'ont toujours pas regagné le centre ville), je me retrouve devant le concert de French Cowboy (lire notre entretien de novembre 2007) : les gars ont beau y mettre du leur, ils ont un son si catastrophique que cela transforme les belles chansons de leur récent album en bouillie sonore… Ca s'améliore un brin au cours du set, on profite même de leur belle reprise d'Amy Winehouse (Back to black) mais ça reste bien en dessous de ce qu'ils peuvent donner avec un son correct. Federico me dira un peu plus tard que, jusque dans le retour de scène, c'était une véritable bouillabaisse et que ça s'était même empiré en cours de route. Le concert de French cowboy était également diffusé en direct via Second life (c'était même "virtuellement sold out", à ce que j'ai compris) et on pouvait voir sur un écran, dans la salle, à quoi ça ressemblait : des avatars surplombés de leur pseudo qui s'agitaient dans une sorte de danse crispée, dans un décors de saloon cheap… Le temps de manger un morceau dans l'immense catering (super bon), c'est The Do, duo franco-finlandais, qui déboule en trio (renfort d'un multi-instrumentiste). Olivia B.Merilahti, la chanteuse, est particulièrement séduisante. Elle tient bien la scène et leur pop est efficace, à la fois sophistiquée et rentre-dedans. Est-ce un effet de la digestion ? J'ai eu le sentiment que le set s'étiolait dans le dernier tiers où le groupe en faisait des tonnes pendant que leurs gimmicks se mettaient à ronronner… Je croise ensuite des amis sortant du concert de The View, branleurs écossais juveniles, dans le style Babyshambles / Libertines qui semblent avoir donné un concert tout à fait énergique et plein de morgue. Backstage, The View s'étaient déjà vu décerner le trophée du "groupe le plus con et alcoolique" de l'édition… L'envers vaut l'endroit, finalement, et c'est une bonne chose d'apprendre qu'ils ne font dpas du théâtre mais du rock'n'roll. Il m'a semblé voir Twisted Charm, ensuite, même si je ne les retrouvais pas dans le programme. Il ne manquait que leur horrible saxo 80s à l'appel mais, pour le reste, le groupe servait sa cold wave incroyablement retro, poussant le vice jusqu'à reproduire aussi les tics les plus laids des groupes de l'époque… Bizarre. Je ne sais plus qui a lancé l'idée d'aller voir les suisses de Solange la frange, chargée de remplacer au pied levé Von Sudenfed dans le grand hall du parc expo mais, quand on arrive devant la scène, clairsemée, Julie Hugo est déjà en train de s'excuser "en live", nous expliquant que "oui, on sait, vous êtes venus pour Von Sudenfed mais c'est nous qui allons jouer". Et, de fait, ils jouent… Bon, évidemment, il ne s'agit pas de les comparer à Von Sudenfed mais, quoiqu'il en soit, leur show un peu "délire" et arty me file un blues qui s'amplifie au point de presque remplir ce hall définitivement un peu trop inaproprié à écouter de la musique, quelle qu'elle soit. Je fonce dans le centre ville où les hôtes du week end, Fanny et Antoine, des très rock'n'roll The Dadds (cf. MySpace) finissent leur soirée au club La Place où leurs amis Da Brasilians, de St-Lô, viennent de jouer. Quand j'arrive sur les lieux, toute la petite bande est dehors, assez agitée : ce n'est pas un effet des ritournelles folk sur leur système nerveux, mais la conséquence d'une embrouille assez inattendue et musclée avec le service d'ordre du club. En arriver à de tels extrémités avec des jeunes gens de bonne famille comme ça… bref, il est de toute façon trop tard pour chercher à y comprendre quelque chose. D'ailleurs Antoine est déjà reparti à l'appart, chemise déchirée et nerfs en pelote, accompagné de l'ami Régis qui est seulement sorti ce matin d'un mois d'enfermement médical pour le compte d'un labo qui testait des médicaments sensés traiter les maladies d'Alzheimer et Parkinson sur lui et le petit groupe de cobayes dont il faisait partie. On les rejoint donc et la nuit se finit en discussions chaleureusement embrumées. Lionel Delamotte