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© Les Éditions Réticulaires, 1997-2007
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Compte-rendu, sur trois jours, des Trans 2007 à Rennes par nos gonzo-chroniqueurs Wilfried Paris & Lionel Delamotte, en mode vadrouille dans les hangars du Parc des Expos, mais aussi en mode glandouille à l'hôtel.

Jour 3 (WP)
Quand je platonisais hier à Toupie ("Nul n'est méchant volontairement"), je parlais évidemment des petits patrons de la presse musicale qui se tirent mutuellement dans les pattes et fustigent leurs pigistes lorsqu'ils s'aventurent à frayer avec la concurrence. Bien mal leur en prend, quand on connaît le prix moyen de la pige, qui incite à une franche solidarité de la corporation des pigistes précaires et à de nécessaires incestes : dans le petit milieu de la presse musicale, tout le monde écrit pour tout le monde et tout le monde couche avec tout le monde (sauf moi, je préfère les actrices). Et ce n'est pas plus mal. Lorsqu'on présente un journaliste de Tsugi à un journaliste de Trax, le premier fait instinctivement deux pas en arrière, quand bien même il a les pupilles toute dilatées et les dents qui brillent sous la lumière blanche. Même topo pour les gars de Magic qui regardent les Vox Pop en chiens de faïence. C'est un peu triste, alors qu'on sent bien, pendant ces Transmusicales, que tout ce petit monde s'agglutine spontanément autour du bar, se concentre dans des espaces réduits où les corps se touchent, se palpent, trinquent, et font corps, corporation qui, au fond, se comprend, s'apprécie, et s'aime, parce que de mêmes idéaux sont partagés, finalement, et que la musique est partout. Un peu plus de MDMA et un peu moins de business et on avait une grande partouze de la profession. "La musique est partout", me dit Samuel Kirzenbaum, et je pense à cette phrase de Frank Zappa, que Pacôme Thiellement cite dans le dernier Standard : "Tout dans cet Univers est l'extension d'un seul élément, qui est une note, une seule note. Les atomes sont des vibrations qui sont l'extension d'une GRANDE NOTE., tout est une note". Ce soir dans les halles aux chaussures des Trans, pas de big bang à l'horizon, mais au moins un big band, j'ai nommé Metronomy, qui ont tout compris. Le trio londonien mené par Joseph Mount propose des morceaux de son prochain album, qui déchirent tout, dans un registre electro-pop éclectique, entre disco gay (voix hautes de garçons au féminin), post-punk bateau (basses et lignes), pop-synth ludique et complexe (Jacno meets Lindstrom). Les structures qui se compliquent n'empêchent jamais une pure libération du groove et de la sérotonine dans le cerveau, et malgré les références appliquées, le trio se distingue par une ironie soignée, qui passe par de petites dissonances et des chorégraphies légères et drôles : sortes d'enfants amusés de Kraftwerk, les trois musiciens ont chacun une sorte d'interrupteur lumineux sur le torse, rond comme un cachet d'aspirine (ou de ce que vous voudrez), qu'ils allument et éteignent en rythme par de petits attouchements robotiques mais gracieux, levant les bras fantaisistes, prenant de petits poses figées, entre vogue-danse et manipulation de clichés, extrêmement rafraîchissant. On attend avec étonnement l'album, et on en reparle sans aucun doute. Plus tôt, dans les Bars en Trans, je me suis retrouvé devant le concert d'un groupe néo-hardcore appelé Guns Of Brixton, comprenant au premier coup de caisse claire que je n'étais pas devant Syd Matters, autre came, mais située dans une salle à vingt mètres de là dans la même rue. Confusion rime avec profusion, et Guns Of Brixton, bof, mais Syd Matters, oui, pourquoi pas, je suis séduit par le guitariste, cheptel d'arpèges à la Nick Drake, belles mélodies émo, une chanson americana sur les filles américaines, pourquoi pas, un groupe appliqué, dont le guitariste de My Girlfriend Is Better Than Yours (et de Los Chicros, si j'ai tout compris), gentil, élégant quand il glisse du Moog à l'électrique, et trop doué pour tout, néo-star, si vous voulez mon avis. Mais je ne vois pas tout car Tunng et Buck 65 commencent leur show à l'Aire Libre, et là c'est beaucoup plus joyeux, sans esprit de sérieux, léger néo-hippie et modeste, amical (on se remercie sur scène, on dédicace le morceau Beautiful and lights à l'éclairagiste, on se présente les uns les autres) et complètement hybride, mais une hybridation réussie, une belle nouvelle plante mutante, entre les cordes sèches d'une folk lumière, les voix à l'unisson et les grincements électroniques du Buck, qui pousse un flow de temps en temps, entre une reprise magique de Brian Eno par la harpiste Serafina Steer, qui ne sait pas ensuite comment dire combien elle est heureuse d'être là, et quelques belles plages de song-writing délicat, sur une pulsation comme une marche. Bonheur collectif, amitié, solidarité, le public se lève et ovationne ; voilà presque un idéal groupe communiste. Jackie Berroyer a beaucoup apprécié, que je croise ensuite au bar VIP, et qui me dit entre deux "Jackie on t'aime !" lancés par des festivaliers désinhibés, que tout cet amour sur son passage lui plaît beaucoup, mais que c'est plus difficile pour lui de voir les concerts sans être un peu envahi, notamment par un type qui le traite de parisien élitiste : "Nous, on a les mains dans le cambouis. Et vous là-bas à Paris, vous vous la coulez douce". Pourtant, il travaille, Jackie, il prépare le prochain film de Thierry Jousse, où il devrait jouer le rôle du père de Philippe Katerine. Je trouve le casting parfait, mais je lui parle de la chanson Papa est mort des Vedettes et je ne sais pas s'il apprécie la correspondance. Il me quitte sur un amusant "Bon, à lundi au bureau". Je n'ai pas de bureau, et le lundi, je dors jusqu'à midi. Bref, parlons musique pour les lecteurs de Télérama, qui s'aventurent par ici et ne comprennent pas tout ce name-dropping : j'ai vu Simian Mobile Disco dans la halle aux chaussures 9 et ça m'a rappelé les raves de 1989 dans les champignonières de banlieues, quand j'étais lycéen : mêmes montées acid, mêmes claviers synthétiques, et les pianos house à la Adamski, le tout updaté par les technologies modernes, et le public qui se tourne vers la scène, où il n'y a rien à voir (deux gusses qui tournent des boutons), quand les raves d'alors étaient sans centre ni périphérie, ou alors, le centre était partout et la circonférence nulle part. Aujourd'hui, les stars de l'electro sont des stars, le poing tendu vers tous ces visages anonymes, qui sont comme des marguerites tournées vers leur soleil, et ce n'est pas si bien ; kill your idols, dirait-on. J'ai vu Santogold, qui surfe sur le succès de MIA en portant les mêmes fringues et en rappant mal sur les mêmes productions que la petite indo-pakistanaise, autrement plus douée. Je ne reste pas, mais fais un tour avec Mathilde de CQFD, dont au moins 8,5 garçons sur 10 ici sont amoureux, c'est dire ma chance lorsqu'elle me prend le bras pour aller boire une coupe de champagne. La soirée dégénère grave avec Mixhell : Iggor Cavalera, le batteur de Sepultura (oui !) tape comme un possédé sur une batterie énorme en plein milieu de la scène pendant que son épouse Djette Laima Leyton lance des boucles electro. C'est le moment burlesque de la soirée, total ridicule, gadget spectaculaire mais sans intérêt si vous ne prenez pas de cours de batterie. Fabrice Desprez de Phunk nous dit très sérieusement : "Je sens des forces maléfiques ce soir. Je le sais parce que je suis connecté avec le démon". Mathilde rit et moi je remets mon métier de journaliste en question. C'est toujours ça de gagné. La soirée vire méchamment clubbing ensuite avec Boys Noize (tendance gabber), Flying Lotus (tendance Jackson 5) et finalement Yuksek, pour qui Benoît Rousseau fait la retape dans le bar VIP. On le suit en grappes alors qu'il est 5h30 du matin et tout le monde danse et trans-pire sur l'electro de Pierre-Alexandre, c'est son prénom, je ne sais pas s'il vient de Versailles, qu'est-ce qu'on en a à foutre. Il n'y a pas grand-chose à dire sur cette musique, de l'electro breakée, complexe et mentale pour ados fluos, j'ai l'impression de l'avoir entendue partout dans tous les clubs parisiens, elle est vide et elle sert juste à manipuler vos terminaisons nerveuses pour que vous dansiez comme des poulets sans têtes. Heureusement qu'il y a Caroline qui met un peu de sens dans tout ça, en accrochant les pass des VIPs les uns aux autres, créant de petits couples de journalistes en laisses, en prenant des airs de zombie sous la lumière verte, en imitant théâtralement un étranglement ou un orchestre acoustique, quand tout ce qu'on entend est synthétique et quand tous nos gestes sont robotiques. Je la revois faire en je ris encore de son intelligence et de son humour dans cette situation, finalement désespérée. Je me sens intimidé, très bête, à côté d'elle. Un garçon, très bête. Bon. Il est 8h00 du matin. Il faut quitter la chambre à 11h30. Le train part à 14h05. Le train arrive à 16h15. Je suis borderline. On est secoués de partout. On est secoués de partout. A l'année prochaine, la colo. Wilfried Paris

Jour 3 (LD)
Est-ce un effet du manque de sommeil conjugué à une nuit alcoolisée ou encore cette crève que je traîne depuis quelques jours ; quand je quitte l'appart' où tout le monde dort encore pour rejoindre une amie au marché des Lices, j'ai l'impression que la flotte glacée qui me tombe sur la gueule ne s'arrêtera plus jamais. Ni ici, ni ailleurs. Quand je rejoins Pascale, on compare notre degré respectif de zombification autour d'un Perrier venant hydrater nos pauvres neurones. Elle me raconte qu'elle a vu une sorte de one-man band new-yorkais, hier soir, au Mondo Bizarro. Un type avec un physique à la Harpo Marx et une voix hard rock / chat écorché à la Royal Trux qui répond au nom peu évocateur de PLMB (cf. MySpace). Comme elle est allée lui dire son enthousiasme à la fin du concert, il a tenu à lui offrir la veste qu'il portait sur lui, un blouson en jean, marqué du sigle "PLMB" au Tippex, dans le dos. Histoire de me prouver qu'elle dit vrai, elle me sort d'un sac un blouson qui pourrait contenir deux à trois Pascale sans problème. C'est un marrant, ce Harpo ! Après l'avoir raccompagnée, je traîne un peu en ville à finir de me faire tremper là où il reste des endroits secs puis je repasse à l'appart' où toute la troupe est en train de se motiver pour aller manger quelque part. Ca durera évidemment des plombes et, comme on débarque après la fin du service du midi, on se fait jeter d'un peu partout avant de parvenir à partager la proverbiale entrecôte frite autour d'un verre de Merlot. Petit passage ensuite à l'Ubu où je zone autour des conf' et constate que, pour un peu tout le monde, le concert des Vedettes a un peu marqué le premier envol du Festival, après un jeudi soir plutôt morose. Plus tard, je me dirige vers la Cité, bien content de voir ce que The Ex va produire avec à ses côtés le doyen du festival : le saxophoniste éthiopien Getatchew Mekuria, 72 printemps au compteur. Pas de bol, je me fais refouler à l'entrée par des vigiles qui m'expliquent que c'est complet et archi-plein et que, de ce fait, ils ne font plus rentrer les gens avec accréditation… Sévère mais juste, quoi ! Je zone un peu parmi la faune de la place St-Anne qui commence déjà à planter son petit décors de cour des miracles. Certains que j'ai vus au marché ce matin, et qui semblaient ne pas avoir dormi de la nuit, commencent à avoir une belle patine, côté facial, élocution et déambulation. C'est pas mal raccord avec les volutes de galette-saucisse qui commencent à se diffuser un peu partout et les fragrances de plaques de vomi ici ou là (tiens, une au vin rouge ! oh, une au Kébab !). Comme les progs du Parc Expo (sans parler du lieu) ne m'inspirent guère, j'opte pour une soirée "Bars en Trans" et c'est le brainstorming, une fois revenus à l'appart', pour choisir un concert qui conviendrait à tous. On se passe donc en revue les MySpace des groupes programmés, officiellement ou pas, et on ne peut pas dire que l'allégresse soit au rendez-vous : au 1929, une ex-Nouvelle Vague (Phoebe Killdeer) joue une sorte de Feist suivi des Crocodiles qui, au son daté et typé qu'on entend, doit tirer son nom du premier album d'Echo & The Bunnymen. Partout ailleurs, ce n'est guère mieux ou on ne parvient pas à une relative unanimité. Le choix est finalement difficile car, à 6 euros l'entrée dans chaque bar, on ne peut pas papillonner comme on le ferait au Parc Expo, à moins d'être prêt à balancer des billets pour des groupes moyennement captivants, dans des bars bondés. On finit par tomber d'accord sur une soirée Banana Juice (label garage surf rennais - cf. MySpace) programmée au Sympatic, avec les soul brothers de Chewbacca All Stars. Le temps de se mettre en route, il est question de passer à un apéro dînatoire, à deux pas de là, avant de tester Chewbacca All Stars. On atterri donc dans un appart' où on discute de mille choses et notamment du fait qu'une sorte de forfait pour entrer dans tous les Bars en Trans serait le bienvenu. Comme j'ai donné rendez-vous à d'autres amis au Sympatic et que le temps file, je fais de même et fonce vers ce que les Rennais appellent la "rue de la soif" (en fait, la rue Saint-Michel, pour le cadastre) qui ressemble à une scène d'un film de Romero où les zombies seraient campés par des punks à chiens et autres teuffeurs. Romero sortant, début 2008, le cinquième volume de sa série de films consacré au genre zombie, j'assiste peut-être simplement à une vision prémonitoire (?), quasi une avant-première. Ca a de la gueule. Et même, "ça gueule", en plus des claudications de tout à l'heure. Marrant de penser que Rennes, qui s'est pourtant fait serrer la visse par une Préfète peu friande de débordements (Bernadette Malgorn, pour ne pas oublier de la nommer - cf. photo, oui) reste insoumise face aux tentatives de répression qu'elle teste depuis quelques années maintenant : la décision de fermer les bars plus tôt, d'interdire la vente d'alcool en épicerie à partir d'une certaine heure, interdiction d'avoir une bouteille entre les mains sur la voie publique (entre autres), a abouti à populariser les séances de picole sauvage en pleine rue, hors cadre, et à la mise en place d'une petite coutume locale : l'affrontement entre étudiants, zonards et CRS, chaque jeudi soir, entre la Place Ste-Anne et la "rue de la soif". Ca oblige juste les protagonistes, pour maintenir le désir dans ce couple infernal, à inventer de nouveaux jeux : utilisation de canons à eau côté CRS pour virer les fêtards, perchage sur du mobilier urbain ou des arbres, côté fêtards, pour montrer son cul (au sens propre) - et le reste - aux forces de l'ordre. Pas certain que les honnêtes gens y aient gagné au change. De toute façon, ce sont sans doute les propres enfants des riverains qu'on retrouve en partie dans ces libations primaires. Bernadette Malgorn avait fait cette déclaration, en janvier 2006, dans Le Monde : "C'est assez hallucinant. Vous avez là des gens tout à fait normaux. Pas des SDF ni des marginaux, même s'il y en a quelques-uns. Non, des gens normaux : étudiants des écoles d'ingénieurs, en maîtrise ou en doctorat, qui viennent avec des sacs remplis de bouteilles. Ils commencent par des canettes pour se mettre en forme et poursuivent avec des alcools forts, comme du pastis sans eau, du rhum, de la vodka, du gin... On se rassemble, on discute. C'est quelque fois agrémenté de tam-tam, mais le sujet n'est pas là. Ces gens ingurgitent tout cela, se déshabillent, font partout... Il y a des accouplements en plein air, des hurlements... On casse tout ce qui se trouve sous la main". Ca prend un temps fou de faire les trente mètre qui m'éloignent du bar tant la foule est dense. Le Sympatic est bien entendu archi-bondé, le concert est à l'étage et si on entend le son, une fois l'étage monté, impossible de voir le groupe. Ambiance boîte à sardine, sauce nicotine et houblon. On finit par lâcher l'affaire et aller un peu au hasard vers la Bernique Hurlante où passent les hallucinants Dirty Important Person (cf. MySpace) qui, sur l'affiche, ressemblent aux travelos du clip de Von Südenfed. Sacré vieille fripouille de Mark E. Smith ! Il peut pas s'empêcher de se la jouer underground endurci et il est sans doute revenu incognito pour les Trans plutôt que de jouer la tête d'affiche ! Bon, bien entendu, je fantasme et les DIP ne sont pas Von Südenfed en embuscade. Non, ils se réclament de la vague glam décadente des Bowie, Pop ou même Alan Vega mais leur set tout en paillette et chorégraphie sur de l'electro cheapissime choque moins qu'il ne fait rire. On se pose dans un bar proche histoire de se reposer les zygomatiques et, comme je suis cette fois-ci avec des "vieux de la vieille" du circuit, j'entends un son de cloche plutôt intéressant sur l'impression d'édition "petits bras", des Trans. Selon mes interlocuteurs, Jean-Louis Brossard - le patron des Trans - a perdu la flamme et, là où il s'imposait, il y a quelques années, à sillonner les USA pendant des semaines pour découvrir des groupes dans leur milieu naturel et nourrir ainsi une programmation défricheuse mais "testée", il fonctionnerait aujourd'hui à la sélection pépère, via MySpace et les conseils de quelques proches et associés. Ce qui peut expliquer l'effet "montagne accouchant d'une souris" qui pointe parfois son nez. Ok, ok. Mais les Bars en Trans, par exemple ? Là, c'est encore autre chose : la personne en charge du dossier serait un affreux affairiste, ayant arnaqué moult artistes et la politique du 6 euros partout et prog à la va que je te pousse n'est que l'autre revers de cette médaille… Aigreur ou lucidité ? On en jugera dans un an, pour la 30e édition, puisque le Festival devrait alors, dit-on, ré-investir davantage la ville. Lionel Delamotte