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© Les Éditions Réticulaires, 1997-2007
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Les Siestes Electroniques à Toulouse donnent au passant la possibilité de s’arrêter, de s’étendre, et d’écouter gratuitement et en plein air de la musique de qualité. En découle une proposition d’écoute différente, et de découverte. Petit topo sur la flânerie musicale, de circonstance.
[Introduction]
L’écrivain Cioran disait : « L’événement le plus important de la deuxième moitié du XXème siècle, c’est le rétrécissement progressif de la taille des trottoirs. ». Pour suivre le fil de cette pensée, on dira que la réduction de l’espace dévolu à la flânerie a été concomitante à l’industrialisation et au développement de la division du travail. Après tout, l’obsession de Taylor, qui a mis en application l'organisation scientifique du travail au XXème siècle, était bien la « guerre à la flânerie », à l’oisiveté, à ce qui détourne le travailleur de sa tâche. De là l’atomisation générale caractéristique de la modernité économique, qui fonde la foule solitaire, où « les hommes vivent ensemble, l’un à l’autre étrangers, et l’un près de l’autre voyageurs » (Walter Benjamin). Si la ville est le lieu privilégié de la flânerie, parce qu’elle efface les traces et abolit les disparités sociales dans l’anonymat, donnant droit à la lenteur sans honte, la curiosité sans attente et la découverte sans a priori, jamais pourtant la difficulté de flâner ne s’était autant faite sentir qu’aujourd’hui. La solitude choisie, l’oisiveté extatique, la paresse tranquille, l’indécision assumée, « sortir quand rien ne vous y force, et suivre son inspiration comme si le fait seul de tourner à droite ou à gauche constituait déjà un acte essentiellement poétique » (Edmond Jaloux) n’ont jamais été si empêchés, encadrés et dictés par le corps social tout entier et toujours présent (téléphone portable), la technologie entourante (géolocalisation, vidéo-surveillance), le marché qui rythme le pas du marcheur (iPod).
C’est pourquoi il convient de saluer toute initiative qui vise à rendre au passant le monde extérieur, au spectateur le spectacle gratuit et permanent que constitue ce monde, au flâneur la flânerie. Le principe des Siestes Electroniques semble vouloir ainsi restituer au citadin ce qui devrait lui appartenir en droit : un temps libéré et un espace sans contraintes. Sises en extérieur, en plein air, en journée, dans un cadre naturel, les Siestes, si elles encouragent sans doute l’horizontalité et la somnolence, n’interdisent pas l’extase et la transcendance que la musique permet lorsqu’elle s’est affranchie des limites que l’industrie culturelle tend à lui assigner. Gratuité, absence de murs pour enceindre l’événement, elles relèvent plus de la proposition que de l’invitation, se laissent découvrir à qui fera l’effort de quelques pas, s’offrent sans autre contrepartie qu’un plaisir partagé. En ce sens, elles satisfont à l’exigence du flâneur, lui offrant cette liberté d’être dans le doute et l’irrésolution : ira, ira pas ? Désireuses de lui laisser le choix de son parcours dans la ville, lui offrant les espaces et les temps de latence pour nourrir son indécision, les Siestes Electroniques doivent permettre au contemplatif immobile, dont l’attente semble être l’état véritable, de devenir ce flâneur ivre de découverte, toujours irrésolu (en quête). En proposant un chemin sans direction, en offrant une disponibilité sans obligation, cette manifestation se donne pour généreuse mission d’éduquer sans chercher à convaincre, de divertir sans vouloir distraire (sans chercher à plonger le spectateur dans un rêve qui le réconfortera, dans l’oubli de sa condition). C’est en tout cas telle qu’on l’imagine, qu’on la voudrait.
Qu’est-ce qui permettra au consommateur de musique, passif et somnolent, de devenir poète flâneur, papillon de jour dubitatif ? Ce n’est pas à l’organisateur d’événements d’opérer cette métamorphose, mais bien au spectateur lui-même d’habiter ce dehors ouvert et ce temps libéré, et de renouer, par sa flânerie, avec un temps révolu, celui de l’enfance, qui a son état propre, l’émerveillement. C’est alors que des lointains – des pays, des époques – pourraient peut-être faire irruption dans le paysage et l’instant présent… Ce sera la récompense de celui qui aura préféré la flânerie, au sommeil.
[Reporting]