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sur 5

Inspirée du film éponyme de Steven Soderbergh, The Girlfriend Experience répare les erreurs du long métrage qui, malgré un propos pas idiot (escort, coach sportif, employé lambda : sommes-nous tous dans les relations tarifées ?), se focalisait sur la présence de Sasha Grey dans son premier rôle traditionnel au lieu d’exploiter son concept. En se contentant de produire la série, le control freak Soderbergh s’éclipse et laisse la main à Lodge Kerrigan et Amy Seimetz, issus du cinéma indépendant, qui accouchent d’un remarquable portrait de femme dans l’écrin de l’une des séries les plus troublantes, modernes et enthousiasmantes proposées dernièrement.

L’histoire de Christine Reade est celle d’une étudiante en droit qui, en sus d’un premier stage dans une grosse corporation, se lance dans l’activité d’escort. Comme dans le film de Soderbergh, on parle beaucoup d’argent mais il n’est pas l’alpha et l’oméga des motivations de Christine. C’est d’ailleurs là que le propos s’émancipe de celui disons “économique” du film pour nous proposer quelque chose de plus intime avec ce portrait de femme qui achève sa construction. De l’étudiante qui cherche un stage (et un moyen de se faire un peu d’argent) à la femme assumée, indépendante et en contrôle total d’elle-même et de son environnement, The Girlfriend Experience est un roman d’apprentissage du XXIème siècle, l’histoire d’une transformation et de son processus.

Procédurale, la série pourrait presque l’être. Répétant avec diverses variations les mêmes séquences, elle suggère nettement l’impression d’assister à un processus. Les séances de travail au stage, les scènes de rencontre avec les clients, les repas, les scènes de sexe, l’obtention de signes extérieurs de richesse et les séances de masturbation deviennent, à force de se répéter, des motifs. Ces motifs font que la série pourrait tourner comme une horloge si elle n’était grippée par des péripéties participant à l’évolution de Christine. Que ce soit dans son activité de juriste (où une sextape est divulguée à toute la boîte) ou dans sa vie d’escort (où un client commence à la stalker), tout est fait pour la déstabiliser et lui faire perdre le fil dans sa poursuite du contrôle.

Afin de dramatiser concrètement cette quête a priori abstraite, la série n’hésite pas à plonger dans le thriller pur et dur. The Girlfriend Experience, déjà très tendue et baignée de paranoïa quand il ne s’y passe “rien” (après tout, quelqu’un pourrait surprendre Christine en public dans ses activités d’escort) se transforme alors en une de ces séries qu’on peut regarder en apnée jusqu’à ce que le status quo revienne. Une fois ses pistes lancées et sa séduction du spectateur opérée, The Girlfriend Experience ne lâche plus le spectateur. A moins que ce ne soit ce dernier, comme l’un des clients de Christine devenu accro, qui ne lâche plus la série et y revient jusqu’à en avoir fait le tour. A ce titre, le format 26 minutes appliqué à un drama se révèle terriblement efficace et évacue toute tentation de décompression narrative ou de pêche à la ligne. Dans The Girlfriend Experience, le temps est de l’argent à tous les niveaux.

Financier, sexuel et personnel : Christine aspire au contrôle total de son existence. A son image, la mise en scène est très cadrée et ostensiblement maîtrisée. A l’instar d’un Steve McQueen, Kerrigan et Seimetz (qui se partagent l’écriture et la réalisation) bloquent le cadre, découpent à l’économie et ne laissent rien dépasser tout en laissant assez de latitude au spectateur pour se projeter dans ce qui est raconté et tirer ses propres conclusions. Jamais complaisante, la série oscille entre l’intime et la distance en alternant gros plans et plans de demi-ensemble ne se révélant jamais totalement. Même si Christine est de toutes les scènes, on ne finit jamais de faire le tour de son personnage. Rares sont les séries qui donnent envie de se replonger dedans une fois le générique du dernier épisode achevé mais The Girlfriend Experience, par sa constante démonstration de force tranquille, sa densité narrative et sa complexité psychologique, est de cette trempe.

Une fois le dernier épisode achevé, Christine a atteint le contrôle total. Elle met en scène les fantasmes de ses clients sans sourciller. Elle dirige ses partenaires. Tel un comédien ayant joué la même pièce quatre cents fois, elle connaît ses effets. Mieux encore, elle se globalise en se vendant directement via sa webcam. Plus froide que jamais, elle s’émancipe du jugement de sa famille. Pendant ce temps, seule dans son grand appartement dominant la ville, l’argent, devenu valeur abstraite qu’on ne voit même plus à l’écran, coule à flots. Se pose alors l’ultime question de la série, le véritable cliffhanger que ses auteurs nous font assez confiance pour résoudre : Christine s’est elle totalement déshumanisée pour arriver à ses fins ou cette réussite l’a-t-elle rendue surhumaine et incapable d’évoluer dans nos sphères médiocres ? Chacun jugera.