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Plus de vingt ans après les faits, l’affaire OJ Simpson demeure une plaie ouverte pour l’Amérique contemporaine. Comment un homme à qui tout a réussi, parangon de l’american dream, peut se retrouver accusé d’un double meurtre ? Comment la police d’un pays se drapant dans son exemplarité peut-elle se retrouver pointée du doigt à ce point ? Comment un procès peut-il tenir en haleine un pays entier et le diviser ? Et surtout, comment un homme que tout accuse peut-il être acquitté ? En répondant en 2016 à ces questions, American Crime Story se fait le miroir sans concession de notre époque.

La série, qui aurait pu être une série de gala, ambiance “for your consideration” les yeux rivés sur les Emmy Awards, se révèle pourtant plus ambitieuse que la copie de bon élève appliqué voguant sur les aspects superficiels de l’histoire. Cette réussite est à mettre au crédit de l’écriture dont l’idée motrice est aussi simple que redoutable : à chaque épisode, une thématique précise qui correspond à un grand moment de l’affaire. Tandis que les premiers épisodes se concentrent sur le crime  (la fuite de Simpson, son inculpation puis l’instruction de l’affaire), le reste est consacré au procès tout en se permettant de réjouissants détours par la petite cuisine sordide et nazillonne de certains membres du LAPD ou les débuts de l’obsession des petites Kardashian pour les projecteurs…. De la composition d’un jury à sa désintégration en passant par les dissensions au sein de cet échantillon représentatif d’une Amérique déchirée par cette affaire, chaque épisode se fait la pierre d’un édifice implacable montrant une société prête à exploser quel que soit le verdict du procès. La faute à une question dont l’absurdité est le reflet de celle de l’époque : OJ est-il coupable juste parce qu’il est coupable, ou surtout parce qu’il est Noir ? A l’aune de Ferguson et d’une remise en question généralisée des institutions, les problématiques soulevées par la série sont plus que jamais d’actualité et font de chacun de ses épisodes des appels au débat et à la réflexion.

Intégrant au montage des stockshots d’époque mêlés à des images tournées pour la série et “vieillies”, la reconstruction de l’histoire se fait aussi troublante qu’immersive. Tous les passages obligés de l’affaire sont passés en revue (l’arrestation, la fuite sous les caméras, l’essayage du gant puis le fameux “if the gloves don’t fit, you must acquit !” de l’avocat de Simpson) et amplifiés par la mise en scène. Pas du tout impliqué dans l’écriture de la saison, se contentant de la produire et d’en réaliser plusieurs épisodes, le style hyperbolique de Ryan Murphy retrouve enfin un écrin à sa démesure dans cette histoire aussi bigger than life que celles qui l’ont fait triompher par le passé. A grand coups de travellings agressifs, de mouvements de grue aussi pharaoniques qu’omniscients à travers le prétoire, de zooms brutaux sur des visages ou de mouvements de caméras saccadés traduisant un malaise qui ne dit pas encore son nom : les caméras d’American Crime Story soulignent visuellement ce que les auteurs de la série ont le bon goût de ne pas surligner à l’écriture. En réalisant la série de la sorte, l’affaire Simpson prend effectivement les allures de grand barnum qu’elle a pu être à l’époque.

Au delà de ces réussites, c’est dans son aspect tragique qu’American Crime Story achève de convaincre. En offrant de véritables arches et une grande profondeur à chacun de ses personnages principaux (une bonne dizaine), la série leur rend justice et rend leurs trajectoires universelles. Du parcours de Marcia Clarke, procureure générale ambitieuse, mère célibataire et surtout femme indépendante contre qui l’univers se ligue à cause de son genre à celui de son collègue Christopher Darden, procureur parachuté sur l’affaire autant pour son talent que parce qu’il est noir: tous voient ce qui les caractérise en tant qu’individus, leur ADN et leur coeur être remis en question par une machine (judiciaire, médiatique et même philosophique) qui les dépasse sur le moment.

Ainsi un personnage comme Robert Kardashian (David Schwimmer, impeccable et surprenant comme le reste du casting) devient lui aussi une figure tragique et même touchante à mesure que la série avance et qu’il découvre, horrifié, que son meilleur ami est un tueur et que, pour eux comme pour le pays, rien ne sera plus jamais comme avant. Au final, que le verdict leur ait été favorable ou non n’est qu’un détail, chaque personnage doit rendre le plus difficile des verdicts en faisant son examen de conscience. Tandis que Johnnie Cochran et son équipe célèbrent leur victoire, certains se demandent à quel prix… Du côté de la partie civile, c’est le poids de la défaite, impossible à encaisser, qui pèse sur les derniers instants de la série. On aurait pu faire plus, on aurait pu faire mieux, tous sont assaillis de doutes et c’est dans ces moments, hors de la mécanique du procès et des grands mouvements de la symphonie Simpson qu’American Crime Story trouve ce qui fait toute la réussite de ces petites histoires qui écrivent la grande.

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