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Pendant tout l'été, Chronic'art plonge en live dans la question du genre et l'influence du réseau dans la diffusion de la culture queer, avec certains de ses acteurs les plus excitants. La « french » se « touch » là où ça fait bizarre, ici et maintenant.

Queer-je ? #1 : Leurs corps sont des scandales

[14.06.10]
Influencé par la Factory, le Velvet, Cage et l'expérimental, le roi soleil de l'underground queer, King's Queer est un binôme festif et militant. Engagé dans l'organisation du mouvement Trans, laissant leur compos en libre téléchargement et parcourant en total indé les routes francophones (45 dates en un an, quand même), Grib (composition, mix) et Laeticia (chant, web design), scandaleuses majestés, nous offrent une audience. Splendeurs, censure et misères du queer à l'heure du 2.0.

Chronic'art : En quoi les modes de communication 2.0 et les réseaux sociaux ont changé la façon de promouvoir la culture queer en France ?

Grib : Ca se joue au niveau de la rapidité de diffusion et du nombre de personne que tu touches en même temps. Avant, dans les milieux alterno et queer, tu avais les flyers et les fanzines comme Star, Androzine. Chacun avait son groupe, faisait ses photocopies dans son coin et affichait ça dans les squats de sa ville. Certains circulaient jusqu'aux Etats-unis et dans toute l'Europe. Aujourd'hui en un click, tu es diffusé. D'autres parts, ce mode communication favorise des rencontres inattendues. Par exemple, Garance Clavel a récupéré nos textes sur Facebook pour en faire des lectures pour le printemps des poètes à la Sorbonne. L'usage que l'on fait de Facebook n'a rien de virtuel. On est aux prises avec de l'humain. Si quelqu'un nous ajoute, suit notre actu, on va sur sa page, on prend des nouvelles. Notre usage du net ne se réduit pas à bombarder les gens de communiqué. La publicité, le matraquage en oubliant le rapport à l'autre, c'est un type de comportement qu'on rejette déjà dans la vie réelle. De fait, on préfère développer des rapports plus individuels et plus intimes, à l'instar de ce qu'on essaye de vivre pendant nos concerts « performatiks » (mêlant performance musicale et happening artistique, ndlr).

Laetitia : Il y a une proximité qui se crée assez facilement. On a rencontré beaucoup de gens via Facebook qui sont devenus des amis, des proches dans la vie réelle. On réactualise notre page à raison de 3-4 articles par semaines, les gens y réagissent sous forme d'une communauté spontanée.

Grib : Les commentateurs de nos pages se retrouvent à nos concerts. Ils ne se reconnaissent pas forcément entre eux. Parfois si. Je me souviens d'un concert à Paris au Yono, la salle était blindée mais on retrouvait, d'un regard, tous nos contacts MySpace et Facebook. Par la suite, certains montent des groupes d'amis, continuent à se voir entre eux, à faire des soirées… C'est chouette ! Notre public ça va de la mère de famille au dernier queer, au punk anar à chien bien obtus (rires) en passant par le red skin. On draine aussi un public intello à cause de nos influences musicales.

Entre Facebook et MySpace, lequel jugez vous le plus efficace dans la diffusion de la culture queer ?

Grib : Soyons clairs. Aucun de ces deux réseaux en lui-même n'est queer, la preuve, à chaque création de profil, on doit définir notre genre de façon binaire, homme ou femme. A nos débuts, on touchait pas mal de monde via MySpace ; aujourd'hui c'est complètement tombé en désuétude. Facebook est largement plus efficace. Au niveau de la culture Queer, il y a eu des tentatives de faire des réseaux sociaux, des sites.

Laetitia : La french queer fries

Grib : Oui, mais ça s'est un peu cassé la gueule. Après tu as le réseau Herbes folles plus orienté alterno-punk et féministe radicale, on est y présents. En comparaison, sur Facebook, tu trouves tout le monde, ce n'est absolument pas communautariste. Ensuite, beaucoup de critique émergent sur les soucis de vie privée entraînés par Facebook mais comme pour tous les médias, le tout c'est de le détourner.

Laetitia : Ne pas laisser le réseau contrôler sa vie et de rester maître des contenus que l'on diffuse.

Grib : Globalement pour la culture queer, les nouveaux réseaux sociaux ont permis à beaucoup de gens de la découvrir et de s'y connecter. D'échanger des idées, des textes… En même temps que s'est accéléré cette vitesse d'échange se sont réveillés les gardiens de la chapelle queer. Notamment du côté des artistes et/ou des militants qui se lâchent pas mal dans la virtualité. On assiste parfois à des échanges sur nos pages…pffff !

Des échanges plus violents que dans la vie réelle ?

Grib : Ouais… vachement plus violents.

Laetitia : Ils ont moins peur de se lâcher, on ne voit pas leur visage.

Grib : Ils se créent un personnage. Ils sont dans le jeu.

Comment réagissent les acteurs de l'hétéronormalité à cette nouvelle visibilité produite par les sites communautaires queer et notamment à la vôtre ?

Grib : Alors là on touche un sujet très complexe. Il faut le décomposer en plusieurs parties. Le mouvement est né dans les années 90 lors d'une réunion d'Act-Up New York. Il y a eu création d'un Queer Nation aux Etats-unis à New york par des gens qui ne se retrouvaient pas du tout dans une identité Gay-Lesbienne-Trans mainstream, assez normée, et désiraient rassembler d'autres minorités, les punks, les putes, les blacks. Pas forcément homos. En somme, la lie d'une société voulait se rassembler pour lutter ensemble.

Avec déjà des revendications pro-sexe...

Grib : Oui, complètement. En fait, pour schématiser, le Queer nation c'était les punks du mouvement LGBT (Lesbienne-Gay-Bisexuel-Transgenre, ndlr). Après s'est abattue la grande maladie de notre siècle : toute la bande des universitaires et des sociologues. Ils ont commencé à faire des Queer studies (comme il y a eu les Gay studies, les Lesbians studies). Mais le Queer ne se revendiquait par aucun manifeste. C'était très punk, Do It Yourself et éphémère... ça a duré six mois. Paradoxalement, j'ai du respect pour ces universitaires. Des gens comme Judith Butler, reprise en France par Marie-Hélène Bourcier. Ils ont essayé d'amener les questions queer dans les universités…Mais la question qu'on peut se poser c'est : n'est-ce pas devenu qu'un fond de commerce pour certains ? Ils ont crée des discours et des textes autour de ça. Mais le souci c'est le même que pour les théoriciens du punk, les thésards des Sex Pistols ou l'idée d'enseigner la philosophie de la Factory à la Sorbonne. Pour moi, c'est aberrant. Surréaliste. En tous les cas, à ce moment là, des enjeux politiques ont commencé à émerger autour de ces questions et ces universitaires se sont mis à parler à la place des Trans.

Laetitia : Il nous semble que le mouvement queer est indissociable des questions Transgenre.

Grib : ... aboutissant à la remise en question d'une société binaire, homme / femme. Questionnement politique, économique où le troisième sexe arrive et fout le bordel… Voilà en gros, pour le côté universitaire, politique et théorique. A côté de ça, il y a l'arrivée du Queer dans l'art puisqu'il a commencé par des groupes de musique, des happenings artistiques visant à « performer le genre » etc. Récemment, les circuits de l'art contemporain s'en sont emparés. Il y a deux ans la plupart des artistes ne savaient même pas ce qu'étaient le Queer. Maintenant ils sont à fond dessus, la question du genre ? Le palais de Tokyo et un peu tout le monde s'y met. Le problème c'est que ce sont des gens très propres sur eux. Ils font de la subversion light. De la provo sans provocations. C'est devenu un marché.

Très éloignée de l'esprit punk des origines...

Laetitia : Voilà, on garde l'image, l'esthétique et l'enveloppe mais on la vide de sa substance.

Grib : Bon, l'avantage de ce réseau là, c'est qu'on peut jouer partout et qu'on est très bien accueillis. En revanche, au niveau des institutions, des théâtres et tous les lieux officiels de diffusions de spectacles et de concerts, ils sont complètement flippés. Si afficher sur une scène un transboy et une gouine nous parait normal, en réalité ça reste super subversif pour beaucoup de gens. On a promis de taire son nom mais un organisateur de spectacle qui nous avait fait jouer dans un lieu officiel a été forcé de démissionner après notre programmation. Pourtant le public était clairement de notre côté, mais malgré le fait que nos show sont carrés, et très focalisé sur l'énergie, notre discours fait peur. Alors que ces gens-là devraient être à l'avant-garde ! Ils aiment bien l'idée du Queer… mais dès que c'est en mouvement, bien concret et en face d'eux, ça les terrorise. Dans leur tête, ils en sont encore aux prémices du féminisme.

Laetitia : C'est tellement fragile un lieu de diffusion culturelle au niveau du financement et des subventions qu'ils prennent facilement peur dès que ça sort des cadres habituels.

Grib : Personnellement, je pense que c'est aussi et surtout dans la remise en question individuelle qu'il provoque que dérange le Queer. Il incarne une remise en question en miroir tellement forte que si on n'est pas prêt, on le repousse. En plus, dans le cadre de King's queer, on n'est pas dans le débat public ou la prise de tête mais dans un contexte de fête. Et ça, ça les dépasse totalement.

Laetitia : Pour répondre à ta question sur les gens hétéronormés, ce ne sont pas eux qui nourrissent les réactions les plus négatives à notre égard. Au niveau du public hétéro ou hétéronormé...

Grib : ... il est souvent plus ouvert d'esprit, on y a fait de très belles rencontres.

Par rapport à ceux qui sont dans la militance pure, beaucoup plus critiques ?

Grib : Oui, voilà.

Laétitia : Alors qu'ils sont d'accord sur la démarche globale, parfois sur une phrase, pour un mot qu'ils ne voulaient pas entendre où une virgule mal placée, tout d'un coup, tu deviens leur ennemi juré.

Grib : L'étroitesse d'esprit et les caractères obtus sont partout et le formatage aussi. Ce n'est pas une question de milieu. Les mouvements représentant les minorités sexuelles, identitaires sont des mouvements précaires, éphémères et jeunes dans lesquels tout le monde essaye de prêcher pour sa paroisse. C'est dommage.

Quelles sont les limites des réseaux sociaux pour des artistes/performers militants comme vous ?

Grib : Honnêtement, je ne les vois pas. On a commencé par faire des billets sous forme de compte-rendu de tournée sur un blog et progressivement on a réalisé qu'on était lu. Sur nos blogs persos, on cumule en moyenne 500 à 600 visites par jour en plus de ce qu'on publie sur Facebook. D'autres sites et d'autres pages Facebook reprennent nos billets. C'est très étonnant avec quelle fluidité tout ça circule. Après il ne faut pas oublier le côté humain et réel, les concerts « performatiks »… donc non, les limites pour l'instant, je ne les vois pas toujours pas. Ah si ! On a subi la censure. Notre premier profil Facebook a été supprimé. Beaucoup de nos contacts se sont inquiétés et nous ont signalé le problème. Grâce à eux, on a pu remonter notre profil et récupérer tous nos contacts en 4 jours.

Vous connaissez les raisons de cette censure ?

Grib : En en discutant avec nos amis geek, certaines terminologies dans les paroles de nos chansons ont du poser problème : « pas capitalisables » « ingouvernables », des appels au « terrorisme identitaire ». Je tiens à le préciser, nous sommes contre la lutte armée. Nous sommes pacifistes. Notre propos est de détourner les choses avec humour.

Laetitia : Par ailleurs, on voulait mettre un clip en ligne sur YouTube, constitué d'image de manifestation de prostituée.

Le morceau Mon trou du cul est révolutionnaire ?

Laetitia : Oui, celui-là ! Et le réalisateur à préféré le mettre sur WAT. Selon lui, sur YouTube, le clip aurait viré direct alors que sur WAT on peut verrouiller le contenu pour les plus de 18 ans. Je l'ai quand même uploadé le clip en question sur YouTube. Il y est depuis un mois et demi, on verra bien combien de temps il y reste (le clip a été retiré par YouTube depuis, ndlr).

Grib : On a unE pote transgenre, Naïel, qui fait un gros travail photo sur le Fucking Genders. Il y a quelques semaines, il / elle a vu toutes ses vidéos supprimées de YouTube. Il suffit d'une seule plainte pour que la machine de la censure sur MySpace ou YouTube se mette en route. Par contre les vidéos fachos, FAF, les appels au crime raciaux… il n'y a pas de problème. Ca reste en ligne.

Vous considérez qu'il existe une censure vis-à-vis du Queer ou du Pro-sexe ?

Grib : Bien sûr, surtout dans le cas du Post-porn !

Laetitia : Oui voilà, le porno politique subit une plus grosse censure que le porno de base parce qu'il cumule des aspects esthétiques à la construction d'un discours auquel des administrations de modérations comme celle de YouTube ne comprennent rien.

Sans doute parce que ce type de contenu ne s'adresse pas seulement au désir physique ou à la libido de base mais appelle à un véritable changement...

Grib : Oui, c'est du porn qui introduit une remise en question des fondements de la société. Alors que le sexe est d'habitude vendu ou diffusé pour endormir les masses, comme les jeux de hasard et le Téléfoot.

Propos recueillis par Cyril Lener


Voir le réseau King's Queer

Les prochains dates du King's Queer :
Du 15 au 25 juin 2010 : Résidence co-création avec la Compagnie Calamity Jane
Du 23 au 30 juillet 2010 : Tournée en Hollande
Du 15 au 30 septembre 2010 : Tournée dans l'ouest et le sud de France
Du 10 au 30 octobre 2010 : Tournée en Belgique, en Hollande et en Allemagne
Les 12, 13 et 14 novembre 2010 : Festival à Strasbourg (concert performatik + Représentation de "La Faculté des rêves" en collaboration avec la Compagnie Calamity Jane + Création sonore sur des textes de Valérie Solanas)
Mars 2011 : Tournée en Argentine

Coming next (dans 15 jours) : Entretien avec Naïel Lemoine, photographe, féministE et queer.

Kiosque Chro #75

Chronic'art #75
Janvier / Février 2012

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