De Tortoise à Tarwater, mise à jour de quelques échanges fructueux entre post-rock et musique électronique... Les musiques exploratrices ont toujours intégré les nouveaux moyens mis à leur disposition : le violoncelle était un instrument bâtard et jugé inutile jusqu'à ce que Bach lui consacre ses Suites... L'électronique a, de la même manière au XXe siècle, représenté les extrémités de la musique, les avant-postes pour les musiciens qui avaient à coeur de se mettre en danger, jusqu'à refondre l'univers musical au sein duquel ils s'exprimaient. Des tonnerres de rage engendrés par la musique concrète jusqu'au plunderphonisme inconscient de la naissance de la créature hip-hop, l'électronique a souvent été porteuse de nouveauté et de révolte. C'est donc tout naturellement, qu'à Chicago, les enfants des tremblements de terre successifs Big Black et Slint ont intégré l'électronique à leurs projets musicaux pour étancher leur soif d'inédit, abordant ce nouveau médium de la même manière qu'ils avaient utilisé leurs premières guitares, en iconoclastes et autodidactes, inscrivant leur punk-attitude dans la plus extrême contemporanéité, celle des machines. On peut comparer cette évolution à celle qu'ont vécu les musiciens en Allemagne, qui ont tenté de donner une suite au Krautrock d'Amon Duül, Kraftwerk ou Can, ou aux explorations visionnaires de Karlheinz Stockhausen, en faisant de l'électronique sur le mode critique et "post-moderne". Là aussi, le point de départ est une musique instrumentale, réactive et chercheuse (elle-même issue de l'occupation du territoire allemand par les Alliés : les groupes anglo-saxons qui écumaient les clubs de Berlin et Munich dans les années 60 ont été la pierre sur laquelle s'est bâti le Krautrock ; voir à ce propos le très bon livre de Julian Cope, Krautrock Sampler). L'electronica allemande issue du Krautrock s'est vite donné pour mission de creuser le sillon moderniste entamé par Kraftwerk (qui interrogeait en son temps les limites de la modernité en la faisant pénétrer de plain-pied dans le processus musical : les machines, les robots, etc.) en questionnant directement le média digital et les méthodes de création assistées par ordinateur. L'electronica s'est ainsi développée généralement sur la base d'une musique essentiellement instrumentale et expérimentale, revendicatrice d'une identité nouvelle, et formulant la critique et le dépassement de la génération passée vers une post-modernité. Ihab Hassan, auteur de Making sense, the triumph of postmodernern discourse, définit le mouvement post-moderne en neuf points :
1. Non détermination, culte du vague, de l'erreur, de l'omission
2. Fragmentation, montage
3. Décanonisation, lutte contre les valeurs traditionnelles
4. "Tout se passe sur la surface"
5. "On se retrouve avec le jeu du langage, sans l'Ego", refus du mimésis et de la description
6. Ironie positive, qui affirme un univers pluriel
7. Confusion de genres (haut/bas)
8. Théâtralité de la culture moderne, prise en compte obligatoire de l'auditoire
9. Interpénétration de la conscience avec les moyens de communication.
On retrouvera effectivement ces neufs points dans l'élaboration de la musique électronique contemporaine, que l'on pourra assimiler à un post-modernisme musical. (...)