(...) Dans le cadre cosy de la Casa, on peut assister quasiment chaque soir à une représentation musicale (du free au punk, en passant par l'expérimental). Les artistes, en majorité montréalais, reviennent, pour la plupart, se produire chaque mois à la Casa. C'est le cas du guitariste Sam Shalabi, au sein de nombreuses formations (Detention, Shalabi Effect, etc.) ; de Mike Moya (ex-Godspeed) au travers des Moya Movie Nights (improvisations musicales sur des films muets) ; de Crackpot (groupe punk amphétaminé) ; ou bien des musiciens d'Alien 8 (l'autre label indépendant montréalais) au cours des Alien 8 Nights. La Casa sert également de base de lancement pour de nouveaux albums ou des tournées (A Silver Mt Zion, Molasses, etc.) et invite parfois quelques artistes américains (Low, Town & Country, Tim Berne, William Parker, etc.).
Question fond sonore, Mauro, entre deux coups de marteau et deux bières, ne cache pas son plaisir à créer des ambiances musicales personnelles. Lorsque je l'observe, je retrouve parfois en lui ce plaisir gamin que manifestent ces incorrigibles amoureux de musique, viscéralement attachés à leur coquette discothèque minutieusement classée par ordre alphabétique. On entend ainsi couramment du jazz (de Lester Young à Archie Shepp) mais aussi Tom Waits, Low, les Buzzcocks, Badmarsh & Shri, Sea & Cake, Tarentel, US Saucer, Palace, ou encore Stewie Wonder, du Motown et quelques compilations world. La collection complète (imports Japon inclus) des disques de Constellation et des copains est là, rangée à part, et ne tourne évidemment jamais sur la platine. Les disques sont d'ailleurs encore sous cellophane. Bref, ici, pas de risque de s'écorcher les tympans avec les Isabelle Boulay et autres conneries estampillées Plamandon.
C'est donc à la Casa, avant d'embarquer pour l'Europe, que les membres de A Silver Mt Zion se serraient les coudes pour deux soirs sur la petite scène du café. La salle pleine à craquer est plongée dans un silence religieux, suspendue aux lèvres de Frankie Sparo, qui assure la première partie. Frankie la main bandée, le bonnet rivé sur le crâne, Frankie et ses vannes que lui seul comprend, Frankie et ses histoires à vous décrocher une larme, Frankie et ses démons, sa chasse aux sorcières (My red scare). Frankie magistral. Puis un drone écrase la salle pendant vingt minutes, les membres de A Silver Mt Zion montent sur scène, la note assourdissante se fond dans les arabesques décrites par les cordes de guitares, de violons, de violoncelle, de contrebasse ; la musique se meut lentement. Au centre de la scène, Efrim et sa barbe brune et drue, son bonnet barré d'une croix, affublé d'habits noirs ; seul un T-shirt rouge vif tranche avec son visage pâle et vient éclairer la silhouette sombre du maître de cérémonie. Efrim et ses silences interminables sur Movie (never made) : "Let's first kill the banker with his professional demeanour / Let's televise and broadcast the raping of kings / Let our crowds be fed on tear gas and plate glass / 'Cause a people united is a wonderful thing(...) It's nobler to never get paid than to bank on shit and dismay". Efrim, punk taciturne, la voix nouée par la rage et l'écoeurement. Sophie vient à la rescousse. "Don't tell them that I'm free / 'Cause I've not been well lately". Thierry, accroché à sa contrebasse, la cigarette au coin des lèvres, capte parfois le regard baladeur d'Efrim. Des samples de voix d'enfants s'amusant. On écoute, bouleversé par tant d'investissement de soi. Puis la musique s'éteint. Un silence prend à pleine gorge la salle. Une absence. C'est fait. (...)