(...) Plus qu'un nouveau genre musical, ce qu'on a appelé le "post-rock" restera comme l'initiative par les musiciens de se réapproprier leur médium et de le transcender vers un futur à construire, un "après" à inventer. En ce sens, le terme "post-rock" n'est pas si anodin, puisqu'il stigmatise comme a posteriori les directions musicales qui vont éclore en cette fin de siècle : musique instrumentale, electronica, "avant-rock"... La chemise de bûcheron impersonnelle remplace le brillant costume de scène, l'effacement et l'idéal de groupe se substituent à l'égotisme arrogant de la pop-star individualiste, la rencontre de différents univers musicaux transcende les clivages et les étiquettes, tout cela dessinant les contours d'une nouvelle conception de la musique et de sa médiatisation. La musique d'abord : le "post-rock" a non seulement donné ses lettres de noblesse à la musique purement instrumentale, dégagée de l'ego d'un chanteur et d'un discours singulier, mais a surtout établi des ponts entre différents genres musicaux : Tortoise mélange rock et jazz, guitares et digressions, The Town and Country, folk et electronica, impressionnisme et constructivisme, The Sea & Cake, pop et easy-listening, intensité et légèreté, Isotope 217° et Him ont un côté dub, Salaryman ou Trans am font dans le rock électronique. L'inceste entre groupes correspond à un inceste entre genres musicaux et la musique du futur que le post-rock a dessiné tend vers la mixité et l'impossible étiquetage.
A propos de l'image et de la médiatisation du post-rock, l'anonymat et l'esprit de défrichage deviennent trademarks de la musique électronique et de ses pochettes white labels, en réaction à la surexposition médiatique et à la surinformation, l'absence de visage de cette nouvelle scène expérimentatrice générant l'idée d'individualités s'effaçant derrière leur musique. La musique électronique, si son origine est plus ancienne, a pu trouver dans l'idéal post-rock une source d'inspiration : les deux albums de remixes de Tortoise témoignent du précoce intérêt pour l'utilisation de machines et de samplers dans la création musicale, que le groupe phare de Chicago exprimait déjà en 96. La signature du groupe de John Mac Entire sur le label Warp en Europe, quelques années plus tard, allait enfoncer le clou. Ainsi, l'émergence d'une musique populaire purement instrumentale peut être en partie mise à l'actif de la scène de Chicago, et bon nombre d'électroniciens d'aujourd'hui citent le post-rock comme source d'inspiration (question de génération : la nouvelle scène électronique avait 20 ans au moment de Millions now will never die ; question de classes sociales aussi, peut-être : la musique électronique est comme le post-rock, occidentale, apolitique, jeune, middle-class, cultivée... élitiste ?). Directions in music : vers l'électronique, l'anonymat, "le lego plutôt que l'ego", comme disait Beauvallet en 98. (...)