A l'occasion de la sortie du nouvel album de Tortoise, "Standards", un état des lieux de la création musicale internationale semble nécessaire à l'aune de ce courant musical singulier qu'on a appelé, à tort ou à raison, le "post-rock". Panorama. Directions in music est le projet musical que Bundy K. Brown a mis en place en 1996 après sa collaboration avec Tortoise. Avec Doug Sharin (Rex, June of 44, Codeine, Him) et le bassiste James Warden, le projet de Bundy K. Brown témoigne, par son nom même, du rôle éminent de défricheurs musicaux qu'ont joué les musiciens de la scène de Chicago à la fin des années 90. Directions in music et toute la scène chicagoanne ont proposé d'autres voies pour la musique instrumentale, de nouvelles directions. Un adepte de la futurologie aurait pu déceler dans ces premières réalisations les directions musicales et sociétales que cette musique allait charrier derrière elle : instrumentale et signifiante, expérimentale et accessible, cérébrale et chaleureuse, collective et individualiste, la musique estampillée "post-rock" ouvrait une ère de création, une aire de réflexion pour une jeunesse lassée de la sempiternelle répétition de l'imagerie glamour rock et de ses schémas éculés couplet-refrain-couplet-refrain, dont la brit-pop à la même époque faisait son fond de commerce sans imagination. Les musiciens de Chicago ont subitement cessé de prendre le public pour des cons, et ont tenté d'apporter à cette musique fondamentalement populaire qu'est le rock, une touche d'intelligence et de réflexivité, fondée sur la théorisation (de la musique), la recherche (dans l'esprit des centres de recherches de création musicale, ici adaptés au rock) et le mélange (des genres et des gens).
Chicago était le lieu tout indiqué et comme prédestiné pour accoucher de cette volonté neuve d'en découdre avec les us anciens. L'esprit de création qui a toujours régné à Chicago peut remonter à la naissance du Sun Ra Arkestra dans les années 50 et au vent de liberté insufflé par l'Association pour l'Avancement de la Création Musicale (AACM) dans les années 60. Les années 80 verront exploser la scène punk-hardcore, avec Big Black et Naked Raygun, les ensembles de hard-jazz Eleventh Dream Day, Jesus Lizard et Precious Wax Dripping, ainsi que les groupes de la périphérie comme Squirrel Bait et Slint de Louisville. A l'héritage jazz qui faisait déjà la part belle à l'idée de collectif et d'échanges de collaborations est venu s'agréger l'esprit Do it yourself du punk, le tout chapeauté par l'intense activité artistique issue de la scène affiliée à l'Art Institute of Chicago. Ce mélange d'influences et d'individualités, permis par une politique culturelle intelligente et didactique de la ville de Chicago, va redéfinir la conception de la musique d'une certaine jeunesse middle-class, blanche et cultivée, qui perpétuera l'iconoclastie punk, non seulement musicalement (dans son désir sans cesse renouvelé de faire exploser les carcans structurels de la musique populaire, ce qui est en soi une forme de révolution) et politiquement (dans son désir d'échapper à la mass-médiatisation, en revendiquant un certain anonymat, une absence de réel propos et de relief, qui laisserait seule parler la musique). Entre punk et avant-garde, rejetant la mythologie du héros rock pour une recherche formelle et anonyme, tout en créant un réseau de relations et de collaborations qui constitueront une véritable communauté d'hommes et d'intérêts (entre les labels, Drag City, Touch & Go, Thrill Jockey ; les studios, l'Albini's Electrical Audio et le studio Soma de John Mac Entire ; les lieux, le Velvet Lounge de Fred Anderson, le Lounge Ax de Sue Miller, le Rainbo Club), la scène chicagoanne assoit un véritable discours révolutionnaire, sans faire de bruit, mais dont les répercussions idéologiques et musicales sont aujourd'hui évidentes. (...)