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Pour ce sixième épisode, petite revue de quelques tentatives récentes de faire vibrer la fibre synthétique du futur comme à la grande époque. Attention, le bonheur ne se cache pas toujours là où l'on s'y attendrait.

Piano mécanique #6 – Antithèse synthèse

[13.12.10]
Quelle année glorieuse ce fut pour la musique synthétique. De la techno Reason revampée dans les vieilles machines vintage à l'internationale hipster noise qui s'encanaille dans des lavis de nappes cosmiques, le chiffre d'affaires de la section « synthétiseurs vintage » d'eBay a dû au moins dépasser celui du mobilier de jardin usagé. Mais entre les anthologies étonnantes (A Synthetic history of E.M.A.K. 1982 - 88 sur Soul Jazz, Mandarinen traüme, Electronic escapes from RDA 1981- 1989 chez Permanent Vacation, The Minimal wave tapes chez Stones Throw, Cold waves and minimal electronics Vol. 1 chez Wierd) et la réhabilitation des explorateurs du versant low-key du genre (Nick Raicevik, Rick Crane, J.D. Emmanuel), on s'est surtout gavés de gemmes perdues dans la forêt que cachaient jusque-là les Cluster, Ashra et autres Vangelis. Et beaucoup moins des nouveautés. Pour quelques réinventeurs obsessionnels épanouissant idéalement leur singularité dans les bavures de la polycopie (Steve Moore, Oneohtrix Point Never, John Elliott d'Emeralds et Outer Space, Belbury Poly), combien de faiseurs soporifiques qui bouchent effectivement les tuyaux ? Six occurrences en provenance de six mondes très différents nous parvenant en cette fin d'année, on va essayer de juger l'affaire sur pièces.

Commençons par le petit vétéran prog Steve Moore, qui non content d'anticiper la modes des b.o. de gialli avec cinq ans d'avance avec son duo Zombi, a largement participé à la réhabilitation d'un certain son synthétique américain - celui de Carpenter, Mark Shreeve et des premiers polyphoniques Sequential Circuits et Oberheim. Bénéficiant d'une baraka hors du commun, il signe désormais des vraies b.o. (sous le nom de Gianni Rossi) et des maxis de proto minimal techno chez Kompakt. Du côté des fanboys, on attend toujours la suite de son meilleur disque à ce jour, le magnifique The Henge de 2007, et c'est presque ce qu'il nous offre avec ce Primitive neural pathway qui sort en édition limitée chez le vieil indé Static Caravan. Loin de la majesté nocturne de The Henge ou de la mini épopée planante Vaalbara, Primitive neural pathway s'aventure pourtant dans l'Europe de la fin des années 70 et dans les eaux über mélodiques et tristounes de Joël Frajerman (L'Aventure des plantes) ou... Jean-Michel Jarre. Et pas beaucoup plus loin : si le savoir faire 100% vintage de Moore emballe, si les mélodies donnent encore l'impression de survoler une vallée lunaire en computer graphics filaire, le calque est un peu trop transparent pour être honnête.

De même Games, le nouveau projet de Daniel « Oneohtrix » Lopatin avec son ami d'enfance Joel Ford surprend par la netteté de sa nostalgie. Tournant le dos aux nuages granuleux de Oneohtrix, la musique du duo fleure fort la version californienne, soft et un brin racoleuse de l'electropop, celle de Jan Hammer, Tony Carey, des Manhattans et des expats britanniques Wang Chung (auteurs de la fameuse b.o. du Police fédérale Los Angeles de William Friedkin). Et la célérité des cut-ups de voix mise à part, aucune sublimation formelle ou esthétique ne perle à la surface: l'italo déprimée de Strawberry skies (chantée par Laurel Halo, dont on vous conseille en passant le tapageur King Felix qui vient de sortir) aurait pu paraître sur Italians Do It Better, les soli de synthé-guitare de Midi drift ont le sourire antipathique, et Planet party pompe sans vergogne le Release my dub de DMX Krew, revivaliste d'un autre temps depuis longtemps passé à autre chose. Comme l'affaire est quasiment autoproduite sur le petit indé Hippos in Tanks, on a du mal à leur en vouloir. Mais on n'aura pas envie d'écouter That we can play très souvent.

Paru sous la même enseigne, le Palinopsia du canadien D'eon fait une expérience d'écoute moins plaisante mais bien plus nutritive. Avec une bio trop belle pour être vraie dans la besace (le gars a commencé la musique sur un DX7 à l'âge de 5 ans, avant de partir étudier la musique sacrée avec des moines tibétains dans un monastère paumé dans l'Himalaya), une voix d'oiseau insupportablement nonchalante et une tête de hippie impossible, Chris D'eon a tout pour énerver. Mais il faut avouer que le gars essaye au moins d'écrire des chansons. Passé le mirage Terry Riley-esque de l'ouverture, il nous ballade dans les terrains cabossés d'une electropop théâtrale et difficile à déchiffrer, perdue entre 1978 et 1989. Les vieux breakbeats de What we want to be font clignoter une enseigne Madchester, Keep the faith invoque un vieux R&B 80s pour nous trimbaler le long du front de mer mazouté de Venice, et Kill a man with a joystick in your hand fait jouer la global credibility du bonhomme dans une tournerie ethno techno malsaine et fière de l'être. Assez sinistre et dur à écouter, donc, mais le coeur y est.

Un autre coeur bat très fort dans les instrumentaux vaporeux et volontiers dissonants de la dilligente Christelle Gualdi, alias Stellar Om Source. Depuis une poignée d'années, cette musicienne très productive (plus d'une douzaine d'albums en CD-R autoédités), proche de Sovetskaya Gone, Dylan Ettinger, Lopatin et James Ferraro (Skaters, Lamborghini Crystal, etc.) sillonne des contrées sauvages et romantiques, gorgées de références brouillées et d'obscurité. Histoire de nous aider à y voir un peu plus clair, le label Olde English Spelling Bee publie Trilogy select, une sélection très personnelle piochée dans ses albums Ocean woman, Alliance et Crusader (dont le morceau Rites of fusion, enregistré avec Lopatin). Les plus rétifs à la frange la plus sirupeuse de la synth music y trouveront leur compte : formée dans les caves des festivals noise et improvisatrice rigoureuse, Gualdi s'enregistre sur cassettes et fait volontiers tourner en boule le CPU de son Siel DK80. Aussi, le farouche Trilogy select se concentre sur la composante la plus vague et la plus contemplative de sa musique, et ne se laisse pas facilement apprivoiser.

Sur un versant plus intelligible, le duo américain Gatekeeper (qui remixe à l'occasion ses amis de Games, tout se touche) met une tête de mort sur la pochette de Giza, des SFX de vieilles séries B d'anticipation sous les arpèges et emmène son machin vers des horizons plus durailles et super burnés. Evoquant dans ses jolis moments les aplats cyberpunk de l'oublié Bernard Szajner et dans ses pires Enigma ou Sigue Sigue Sputnik, Giza est tout de même un objet sonore très repoussant. La prod très contemporaine, les gros beats velus et les sons de synthé sont ciselés sur mesure pour épauler le cynisme de l'intrigue et l'on se sait plus trop bien s'il faut rire ou pleurer. En attendant de passer l'arme à gauche, John Carpenter doit se retourner souvent dans son lit, la nuit.

De manière plus inattendue, les Suédois de Pacific !, qu'on méprisait gentiment à l'époque de leur premier Reveries comme des petits Phoenix de chambre, ont retroussé leurs manches pour leur deuxième Narcissus et ont fait un disque largement réjouissant. Par ici, on aiguisait nos couteaux à l'avance: pochette dégoûtante, trame d'album concept autour du mythe de Narcisse, bande-son d'un spectacle de danse, prod mi-vintage mi-moderne super léchée, Narcissus amasse autant de raisons de se faire botter le derrière que le très raté We can't fly de Aeroplane. Mais Daniel Högberg et Björn Synneby arborent un bagout mélodique et un savoir-faire dans lequel on aime bien tremper les pieds. Partis de la bande de terre fluorescente qui sépare à peine le Discovery de Daft Punk du prodigieux Time d'Electric Light Orchestra, les deux gars ont potassé leurs bibles new-age en chemin - Steve Roach, Suzanne Ciani, le Logic System de Hideki Matsutake et même Sakamoto - et accouchent d'une mixture pas finaude sur toutes les pistes (on zappera à l'occasion les morceaux upbeat), mais souvent rayonnante. Ca fait presque mal de l'écrire, mais Narcissus est presque le meilleur des six disques ici évoqués. Presque. A bientôt.

Olivier Lamm

Steve Moore - Primitive neural pathway (Static Caravan)
Games - That we can play (Hippos in Tanks)
D'eon - Palinopsia (Hippos in Tanks)
Stellar Om Source - Trilogy select (Olde English Spelling Bee)
Gatekeeper - Giza (Merok)
Pacific ! - Narcissus (Vulture / Topplers)
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