ok | aide

NEWSLETTER

 

Tops 2011
Labomatic
Chro Fake
Les Netocrates
Ere de rien

Parce que l'été n'est jamais la période idéale pour s'enfiler des nouveautés, on parle ici de disques tout neufs, de musique brûlante mais de morceaux enregistrés il y a une éternité. Vous suivez ?

Piano mécanique #2 – Comme si hier était encore demain

[27.08.10]
Bien sûr l'été n'est jamais la période idéale pour s'enfiler des nouveautés - on est loin, les attachés de presse sont assoupis, et on trouve les pseudo incunables racornis découverts dans les vide-greniers ou les flea markets bien plus excitants que les dernières newsletters Aquarius et Boomkat réunies. Un peu plus loin encore que d'habitude, j'ai donc surtout passé du temps à peaufiner les tracklistings de quelques compilations idéales (le « Giga » de Tama des Pascals s'est hissé directement dans mon Top 10 des « chansons sublimes malgré leur chanteur énervant » et l'inépuisable album éponyme du duo anglo-norvégien Toy est monté un peu plus haut dans ma liste des « 27 grands albums inconnus de ces dix dernières années que devraient absolument écouter les fans de Stereolab »).

Et puis tout de même, parce que la skyline la plus célèbre du monde (le Lower Manhattan depuis Brooklyn) s'offrait tous les matins sous le soleil à mes yeux et qu'un label allemand a fait du zèle estival, une « nouveauté » s'est glissée dans la pile pour m'accompagner presque chaque matin, que le soleil soit là ou pas : l'anthologie Jungle music du pionnier total Walter Gibbons. Alors bien sûr, la musique qu'on y entend a été gravée dans la cire entre 1976 et 1986, mais à contrario de l'indispensable Mixed with love de 2004 qui rassemblait tous les mixes du Pape du Galaxy 21 pour le label Salsoul, il s'agit de la première compilation de Gibbons à se permettre d'aller piocher dans tout son catalogue, tous labels confondus et surtout, surtout, à proposer de l'inédit à se mettre sous la dents. Soit, un disque nouveau. Je ne vais pas vous refaire l'historique de Gibbons, parce que cette colonne est trop étroite et que les infos pullulent déjà ailleurs ; sachez seulement qu'il a littéralement inventé le remix moderne et dessiné à l'avance une bonne partie de l'architecture de la house new-yorkaise avec quinze années d'avance, et que ça ne s'est jamais entendu de manière aussi évidente que dans ce double album brillamment édité. Outre la présence indispensable de son fameux edit du Ten percent de Double Exposure (tout premier maxi dance vendu dans le commerce de l'Histoire), cette anthologie remarquablement pédagogique s'attache à faire découvrir les moments où le travail de Gibbons est le plus lisible : quand la basse est les congas se taillent la part du lion face à la section de cordes (le Disco Madness Mix du Magic bird of fire du Salsoul Orchestra), quand un subtil jeu sur volumes et les fréquences transmute une grosse tranche de disco en odyssée intimiste (l'Acetate Mix du It's a better than good time de Gladys Knight) ou quand un choix têtu de mixage donne le rôle principal à un synthé tristoune (le 12'' Mix du Get up on your feet du TC James & The Fist-O-Funk Orchestra). Même les âmes sensibles allergiques au disco le plus béat trouveront leur bonheur dans ce bien nommé Jungle music : dès la fin du premier CD et les monstrueux cuts du 12'' Mix tout en beat et en Bells du doin' the best that I can de Bettye Lavette, on retrouve le Gibbons mystique et expérimental, partenaire privilégié d'Arthur Russell dans son moment le plus étrange et le plus discoïde. La période de transition du début des années 80 et l'arrivée des snares claquants des boîtes à rythmes sont une aubaine pour la vista acérée de Gibbons, qui s'en donne à cœur joie sur l'electro de Strafe (le classique Set it off) ou de manière plus presciente encore sur la proto house ultra minimaliste de Harlequins Four (son propre remake du même « Set It off », où s'illustre une certaine Barbara Tucker). Jungle music est plus qu'un add-on au Mixed with love de Salsoul, c'est un monstre historique à lui tout seul.

Presque en même temps (ça sort dans quelques semaines), Strut a proposé à Danny Krivit de publier un deuxième volume de ses très réputés edits et c'est le moyen idéal de vérifier si 30 ans de business et de technologie permettent à cet aristocrate de la dance new-yorkaise de faire mieux que les pionniers (Gibbons, Tom Moulton ou Larry Levan), voir de prendre sa revanche. L'eau a en effet bien coulé sous les ponts depuis cette époque où Danny se faisait traiter par Michael Gomes de Polydor de « beau gosse » avant d'être un player crédible... Initiateur avec le parrain Kevorkian et Joe Claussell des premières soirées Body & Soul, ce Dj qui fait danser les new-yorkais depuis 1971 a tout traversé (les années de formation au Loft de David Mancuso et au Paradise Garage, les résidences au Roxy où il partageait l'affiche avec Grand master Flash et Afrika Bambaata) mais est toujours resté un peu en retrait jusqu'à l'explosion garage house des années 90. Et entre deux interviews sur son vieil ami… Walter Gibbons, Krivit profite depuis la parution en 2003 de ses Original rare disco edits d'une sacrée réputation de « re-éditeur » amphitryon, qu'il met autant au service des nouveautés (plus de 300 depuis le milieu des années 80) que des classics des 70s. Ce deuxième volume plein de ses classiques de club (ses relectures du « Music of the Earth » de Patrice Rushen ou du Let me down easy de Rare Pleasure, samplé par David Morales au milieu des 90s pour les soussous) était donc très attendu. Mais loin de la piste de dance, les coups de scalpel de Krivit sont si discrets et déférents que seuls les encyclopédistes du disco sauront distinguer les coutures. Assez paradoxalement à une ère où tout le monde sait à peu près se servir de Protools et où quelques bricoleurs talentueux (Pilooski, Todd Terje) ont su se construire une carrière entière sur leur talent de copieurs-colleurs, les edits limite subliminaux de Krivit font beaucoup moins de vagues que ceux bricolés à la colle, aux ciseaux et au space echo de Gibbons trois décennies avant lui - peut-être parce que quand Gibbons inventait le présent, Krivit, le gros cœur comme ça, ne peut plus rien faire d'autre qu'honorer le passé.

Autre disque mal lisible coincé dans un trou de ver entre 1986 et 2010, le Neu '86 de Neu ! qui sort à la rentrée réalise l'exploit d'être un disque entièrement nouveau qui ne contient aucun matériau inédit. Issu d'une tentative avortée de reformation du duo en 1986, Neu ! 4 était initialement paru en 1995 sur le label japonais Captain Trip sous la seule responsabilité de Klaus Dinger qui tentait alors d'endiguer le méchant manque à gagner provoqué par l'édition bootleg des trois premiers albums du groupe (on parle d'une époque où Can et Kraftwerk mis à part, le krautrock n'intéressait presque personne). Le méchant Dinger mort et enterré en 2008, Michael Rother avait donc le champ libre pour prendre sa revanche et revenir sur cet album maudit qu'il considérait, dans sa forme bâclée de 95, comme une aberration. On est pas sûr que Dinger aurait apprécié, mais le fait est que dans cette forme révisée, l'album a une classe folle. Après avoir vu les très mous Hallogallo (Rother accompagné de Steve Shelley de Sonic Youth et Aaron Mullan des Tall Firs) sur scène cette été, on avait des raisons de frémir ; mais le fait est que Dinger, qu'il chante ou pas, est si méchamment présent sur ces enregistrements que la marge de trahison de Rother était infime. Pas si loin du très synthétique et mésestimé Inviduellos de La Düsseldorf (l'autre groupe de Dinger), Neu '86 surprend par sa loufoquerie, sa liberté, sa verdeur. Bien sûr, les prototypiques et magnifiques Wave mother ou Drive (grundfunken) surprendront peu la myriade de gamins qui ont découvert Neu ! par leurs plagiaires (de Stereolab à Electrelane), mais que dire des folies électroniques que sont La Bomba et Dänzing, de l'electropop déchirante de « Euphoria » ou de la merveille pop tout court Good life ? Au-delà du travail de restauration (franchement admirable), peu importe que Neu ! 86 soit un Neu ! de fiction : il nous fait entendre Neu ! comme le plus jeune, le plus redoutable des groupes et c'est assez inestimable. Comme si hier était encore demain.

Olivier Lamm

Walter Gibbons - Jungle music, Essential & unreleased mixes 1976 - 1986
(Strut / La Baleine)
Danny Krivit - Edits by Mr. K volume 2, Music of the earth (Strut / La Baleine)
Neu ! - Neu '86 (Grönland / Pias)
Kiosque Chro #75

Chronic'art #75
Janvier / Février 2012

Couv Chro pdf Sommaire Abonnement Points de vente