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"Too many records, too little time". Parce que la maxime n'a jamais été aussi vraie, voici la première édition d'une revue qu'on espère la plus régulière possible. Qui parle de disques (essentiellement), de musique (surtout) et d'air frais (un peu).

Piano mécanique #1 – De l'air (pas trop trop comprimé)

[12.08.10]
« Too many records, too little time » : je me rappelle avoir lu un jour cette formule dans le magazine japonais de deux amis, et elle continue fatalement à me tourner dans la tête car elle n'a jamais été aussi vraie ; les disques s'empilent, le temps s'écroule, et l'on n'a à peine le temps d'inspirer que l'année est déjà terminée et qu'il faut déjà tirer dix galettes en or de la pile pour se faire remarquer. En dépit de toutes ses scories, l'époque est pourtant bien plus généreuse, et le quotidien du mélomane ne saurait se contenter des disques importants : le fan de musique aime les disques qui n'importent pas et il a raison, la musique faite pour importer n'est jamais la plus importante dans nos vie. D'où l'idée de cette revue, qu'on espère devenir régulière, et qui nous servira bien plus qu'à désengorger les conduits et soulager les valves : à vous parler de musique, de disques importants ou moins importants, à comprendre un peu ce qui nous arrive, le plus régulièrement possible.

Pour cette première salve estivale, je vous propose une thématique fastoche, inspirée par l'actualité météorologique et musicale : échauffés et étouffés par les aléas de la canicule et par la compression limite carcérale du nouveau M.I.A. (sérieusement, qu'est-ce que les musiciens cherchent à nous dire en passant les mixes de leur musique au compresseur d'air à piston ?), on cherche tous de l'air frais. Et on l'a heureusement trouvé dans quelques disques plutôt remplis de fraîcheur vendéenne que de boucan. Prenez Moritz von Oswald : depuis qu'il parcourt les festivals avec son superbe trio (avec Sasu Ripatti alias Vladislav Delay à la barrerie et Max Loderbauer de .nsi au synthé modulaire), le grand parrain berlinois ne veut plus entendre parler de rien d'autre que de formules géométriques - et sa musique n'ambitionne plus rien d'autre que de faire vibrer l'air en cadence. Béni soit-il. Rejoint par l'omnipotent Carl Craig et le vétéran house François Kevorkian sur la scène new-yorkaise du festival itinérant Unsound, le Moritz von Oswald Trio peaufine même un peu plus l'indéterminisme total de son Vertical ascension de l'an passé et c'est comme un coup de sirocco: une pulsation pour toute colonne vertébrale, une batterie qui ne touche jamais le sol, quelques spectres harmoniques pour appuyer la vertu musicale de l'affaire et des tonnes d'effet pour faire respirer les blips et les bloups, on n'a besoin de rien d'autre pour s'assoupir sur le canapé.

Presque sur la plage d'à côté, quelque part au Montana, les toujours brillants, toujours adorables Matmos jouent au volley-ball avec l'ensemble de musiques nouvelles So Percussion (un quatuor de percussionnistes formé à la Yale School of Musics connu pour sa version folle du Drumming de Steve Reich) et font exactement ce qu'on attend d'eux : un truc libre comme l'air. Rejoints ici ou là par quelques superstars de la scène avant jazz (Dave Douglas, vieux compère de John Zorn, la harpiste Zeena Parkins), les sept explorateurs essaient toutes les combinaisons (live & direct ou post-production intensive dans l'ordinateur). Surtout, ils semblent avoir mis de côté les sacro-saintes distinctions entre bruit et mélodie, note et tessiture, et farfouillent partout (de l'exotica jusqu'au free noise digital en passant par l'electronica cœur en chou-fleur et les mobiles sonores à la Harry Partch) avec la même joie et la même éloquence. Alors honnêtement, ceux qui en ont soupé de Matmos feront un peu la fine bouche devant les tics de processing du duo, d'autres se boucheront peut-être le nez devant le côté un poil clean de la production (typique de la musique nouvelle californienne, si vous voyez ce que je veux dire) ; de notre côté, on aime de tout notre cœur ce disque, ses gens, ses bruits et ses intentions, on l'écoute chaque matin et ça nous fait du bien comme une douche d'eau tiède après un bain de mer.

Plus engagé dans la boue de époque (le dubstep, pardi), le duo de poupons Mount Kimbie sort son premier LP après seulement deux maxis et fait presque un exploit en optant pour la brièveté, l'espace et la gentillesse. A des lieux des machineries clinquantes et oppressantes des roitelets actuels de la wobble bass (Rusko, Joker etc.), Crooks & lovers est au croisement idéal de tous les sous genres du moment (revival two step, cut-ups de feuleries r'n'b) mais donne à entendre un truc si harmonieux, si équilibré qu'on n'arrivera pas à taxer Mount Kimbie d'opportunisme. Surtout, la cuisine lymphatique des deux anglais fait l'économie des graisses et des matières mais jamais de la substantifique moelle – les beats toujours singuliers vrillent sur eux-mêmes, les ébauches mélodiques nous suffisent. On ne criera pas au génie (dans un mois on sera passé à autre chose, et vous aussi) mais on se demandera un petit moment comment Warp peut passer à côté de petits gars comme ça.

Dans le même élan, Uwe Schmidt (alias Atom™) sort encore deux disques et nous force une fois de plus à nous interroger sur les particularités astrophysiques de ce lieu étrange d'où il livre à une cadence si effrénée des disques toujours plus fourmillants, cohérents et raffinés. Vous allez donc m'en vouloir de parler encore de sa pomme, mais il se trouve que ses deux dernières livraisons rentrent pile-poil dans la thématique du mois. A commencer par l'énigmatique 1i3835tra3um3 (à ses souhaits), vendu par Rather Interesting comme un retour aux milestones ambient enregistrées par l'Allemand au milieu des 90s (la série des Jet Chamber avec Pete Namlook, les albums de Datacide avec Tetsu Inoue, Softcore ou Cœur Atomique) et qui prend en fait la suite d'une bonne douzaine de ses projets. Longue suite absurdiste construite autour d'une nappe profonde en forme de trame, l'album ne cesse de prendre la tangente vers l'inattendu, qu'il s'agisse d'une mélopée easy pour piano et saxophone (avec l'ami Etienne Jaumet en featuring caché), une accrétion high-tech de textures abrasives, une grosse blague retro de jazz New-Orleans passé dans douze filtres et une odyssée synthétique de toute beauté (le bien nommé « Traumsequenz »). L'édition CD étant probablement déjà épuisée, on ne saurait trop vous conseiller de courir vers la page iTunes de Rather Interesting, parce que c'est le plus beau truc vaguement ambient entendu depuis 36 mois.

Il vous faudra trimer un peu plus dur encore pour vous procurer Alien Symphony, l'album que Schmidt sort ce mois sur Sublime avec le petit prodige (et, euh, neurologue) Masaki Sakamoto. Et pourtant, vos efforts seront largement récompensés : en 41 séquences et une dizaine de morceaux enchaînés, les deux compères sortent un hybride techno pop ébouriffant d'élégance, d'invention et de vélocité, absolument inclassable. Reprenant au meilleur escient la house hyperactive de Towa Tei, la rigueur formelle de Kraftwerk, l'electronica easy et merveilleuse de Toshiyuki Yasuda (l'homme qui fait chanter les robots au diapason de la bossa nova avec Robo*Brasileira) et les harmonies magiques de l'autre Sakamoto (Ryûichi), Uwe et Masaki construisent des superbes j-pop songs (notamment chantées par la délicieuse Miharu Koshi, idole de la techno pop du début des années 80 avec Marc Moulin de Telex et copine inséparable de Haruomi Hosono) qu'ils déconstruisent en cadence à grands coups de magie digitale et de breaks démoniaques de vieilles boîtes à rythmes. Bourré à craquer de détails maniaques, le disque ne s'appesantit jamais trop longtemps même sur ses meilleurs idées, ne fait jamais étalage de sa maestria technique et lévite curieusement tout du long à 23000 lieux au-dessus du sol terrien… et d'une bonne grosse partie de la musique électronique contemporaine, il va sans dire (allez donc vérifier sur le stream du label).

Pas si loin dans les cieux, enfin, l'Allemand Siriusmo, technicien réputé chez les amateurs de tabasseries 3.0, délaisse justement un moment les bangers-dans-ta-gueule-d'hetero type Oizo / Jackson pour laisser son gros talent mélodique se la raconter en plein. Et il fait bien : débutant sur une douceur electrofunk 100% régressive, The Plasterer of love souffle le chaud et le froid de mélodies 80's placides et imparables et amène ses idées formelles (cut up de chœurs enfantins, boucles de batterie cheloues) en douceur. Du coup, ce joli petit EP évoque, outre Oizo & Co (toujours dans le moteur sur le méchant « 123 ») des trucs qu'on pensait incongrus dans son arc-en-ciel, comme Tom Tom Club ou Stereolab. Ca laisse augurer du meilleur pour l'album, prévu pour le printemps 2011 (ça fait pas si loin). A bientôt dans l'été.

Olivier Lamm

Moritz von Oswald Trio : Live in New York City (Honest Jon's)
Matmos & So Percussion : Treasure state (Cantaloupe Music)
Mount Kimbie : Crooks & lovers (Hotflush / Discograph)
Atom™ : 1i3835tra3um3 (Rather Interesting)
Atom™ & Masaki Sakamoto : Alien symphony (Sublime Records)
Siriusmo : The Plasterer of love (Monkeytown Records)
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