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Un cycle de concerts consacré à la musique russe peut difficilement se passer d’une soirée avec Yuri Bashmet. Altiste star depuis près de vingt ans, ce musicien est un pur produit de l’école russe : le vibrato est très large, la densité sonore inégalée, le pathos à fleur de peau. A ça, il faut ajouter une prédilection pour la… vodka. Tous les grands interprètes russes (Rostropovitch, Svetlanov…) ont leur bouteille dans la poche. Aussi, assister à une de leurs prestations, c’est un peu comme jouer à la roulette russe : tout peut basculer en un instant. Et ça commence mal. Bashmet, dans la pauvre Sonate de Glinka, rate ses démanchés, est incapable de jouer à la corde, reste le nez collé à la partition. Ajoutez la piètre participation de Muntian, accompagnateur et ami des débuts, et l’on se dit que la Russie va vraiment mal. Les deux mouvements se succèdent sans incarnation. Vingt minutes à oublier.

Puis vient la Sonate de Debussy. L’œuvre est un ovni surgi en pleine Première Guerre mondiale. Comment a-t-il eu l’idée d’associer ces trois instruments, aux timbres apparemment incompatibles tant leurs identités semblent fortes ? Berlioz avait certes déjà tenté l’expérience ; mais Debussy a composé un joyau, un bijou en hommage au XVIIIe siècle français, symbole d’un paradis perdu. Deux jeunes femmes, Juliette Hurel et Marie Normant, tout juste sorties du Conservatoire supérieur, déjà professionnelles et bardées de prix internationaux, entourent l’altiste. Ont-elles réussi à dompter l’animal ? Oui et non. Les jeux de timbres sont pleinement rendus, les couleurs envahissent l’espace entre fauvisme et impressionnisme. L’interlude est à ce titre parfaitement réussi. Et pourtant. Peut-on supporter les approximations de Bashmet ? Là encore, il est incapable de donner du poids, de l’intensité au discours. Mais, optimistes, nous prenons ça pour une fébrilité, propre à l’esprit de cette musique. Vient l’entracte.

Ne le cachons pas : nous attendons la deuxième partie avec impatience. Bashmet est encore capable de renverser la vapeur dans la Sonate de Chostakovitch, ultime chef-d’œuvre du compositeur soviétique. Véritable monument funéraire, ode à la mort imminente, cette Sonate est un des chevaux de bataille préférés des deux musiciens. Muntian en est un des créateurs et dédicataires. Dès le premier mouvement, on est saisi par la différence de comportement de Bashmet. En retrait pendant toute la première partie, le lion se réveille, soudainement concerné, véritablement habité. Trop penseront certains. Il a en effet tendance à sur-jouer, éclipsant le pianiste. De plus, il se fout du texte ; les accents, les silences, les nuances, rien n’y est (en particulier dans le second mouvement). Tant pis, car Bashmet est transfiguré. Sa vie semble mise en jeu ; il lutte, mène son combat déchirant. Aurait-il peur de n’être plus que l’ombre de lui-même ? Cette musique le touche plus qu’aucune autre. Le dernier mouvement est sublime dans l’horreur, magnifique dans la souffrance. Le long silence du public en dit plus qu’il ne le faut. On reste pétrifié, tétanisé. Virtuellement, Bashmet vient de se tirer une balle. Il n’avait que 47 ans…

Yuri Bashmet (alto), Juliette Hurel (flûte), Marie Normant (harpe), Mikhaïl Muntian (piano)

Mikhaïl Glinka : Sonate pour alto et piano ; Claude Debussy : Sonate n°2 pour flûte, alto et harpe en fa majeur ; Dimitri Chostakovitch : Sonate pour alto et piano op. 147

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