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Marianne Werefkin d’un côté, Georges Badin de l’autre. Deux artistes, deux époques, deux expressions que tout semble séparer. La première est russe, le second français du Sud. L’une a vécu et travaillé à la charnière de deux mondes : la fin du XIXe siècle et le début du XXe. L’autre est un artiste actuel. Mais tous deux sont peintres. Deux personnalités qui ont chacune, à leur époque, été des artistes dits d’avant-garde, et qui ont également aimé l’écriture (Werefkin a écrit un journal, Badin a publié deux livres). Werefkin et son compagnon, le peintre Jawlensky, ont porté haut et fort les revendications révolutionnaires de la peinture expressionniste munichoise avant la Première Guerre mondiale. Georges Badin a fait partie du groupe français Textruction, lieu de confrontation de l’écriture et des signes plastiques, proche de la mouvance Supports/Surfaces. Voilà pour les repères.

On vit l’exposition de Werefkin comme une emprise, sous le coup d’une vision déroutante de la réalité. On lit sa peinture comme un territoire où l’humain survit ,en y forgeant avant tout sa peine. Cette peinture, certes expressionniste mais plus encore visionnaire et symbolique, dérange. Elle nous porte au-delà du réel et d’un moment historique fort et trop pesant. Et même si cette esthétique, patinée avec le temps, paraît parfois surannée, elle porte en elle un sentiment d’universalité à condition, bien sûr, de faire l’effort de la saisir.

Les œuvres de Badin semblent alertes et gaies. Elles n’illustrent rien, ne représentent pas. Elles sont là, existant dans leurs couleurs chaudes avec fougue. En simplifiant, on pourrait y voir l’étendue de quelque paysage. Christian Perrier précise que « seul le verbe poétique peut sans doute tenter de donner une correspondance verbale à ce qui se voit sur la toile ». Cette peinture qualifiée, dans un texte de présentation, d’ »allusive » ne nous résiste apparemment pas, pour l’instant s’échappe. Notre chance est de pouvoir apprécier, sans recul, les œuvres de Badin dans leur contemporanéité.

Passer d’une époque à une autre, passer d’un artiste à un autre, d’un soi-disant style à un autre, provoque parfois des rapprochements osés, voire forcés. Ce n’est pas le cas de Werefkin et de Badin. N’hésitons pas à briser les catégories trop simplistes lorsqu’il le faut. C’est bien là la liberté du spectateur contre les « packagers » de l’art. Au-delà de leurs différences, Werefkin et Badin ont bien en commun un sentiment du tragique. L’assertion programmatique de Werefkin -la fonction de l’art est « d’exprimer le drame de la vie »- est au cœur de sa création. A y regarder de plus près, les peintures de Badin puisent à des sources proches. Une fois assimilé le charme presque décoratif de la peinture de Badin, « [l]e fleuve de sang [qui] inonde le champ d’ocre » (Michel Butor) lentement nous envahit.

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