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Première exposition publique pour Oan Kim. Si l’on considère ce fait comme un temps fixe dans un processus socio-normatif, son travail y résiste fatalement. Car l’activité artistique peut être la condition de sensations et de traversées de ces espaces sensationnels selon une aptitude au silence d’un temps qui passe. La pensée vient ensuite dans ce passage structurer ces intuitions -ou bien est-ce le contraire ? En tout cas, le temps continue à passer, et les tremplins exhibitionnistes de l’art ne font qu’émettre les possibles d’un champs plus vaste.

Ainsi, Oan Kim voyage. De ses actions temporelles et spatiales, il garde des traces, les éléments d’un processus en action, celui de leur propre développement et interaction, de leur apparition/disparition en fonction de l’acuité et de la pensée.
L’espace d’exhibition joue alors de cet mesure du visible et nous livre ici un élément presque certain, un mur blanc, sur lequel est disposée une série de photographies en noir et blanc de petit format : des paysages, des lieux, parfois quelques individus au sein de ces espaces.
Au sol, deux moniteurs vidéo diffusant des images (des flots de lumières et un ciel bleu) accompagnées d’une composition musicale de John Cage au rythme de laquelle une voix de femme raconte et une voix d’homme compte.
Sur un autre mur, des photographies en couleur : un intérieur en clair-obscur, un homme dans l’encadrement d’une porte, une femme invisible.

Pénétrer l’installation de Oan Kim, c’est sans doute s’accorder à ses propos : « 1) du temps qui passe silencieusement dans un espace vaste et immobile ; 2) s’amuser autant qu’on peut avec ce qui reste autrement dit : 1) le vide, l’étendue originaire, le sentiment de stabilité. 2) Les signes, toutes les séductions du monde. Entre 1) et 2) sauter une ligne et mesurer ».

Ainsi, certaines images en noir et blanc légèrement solarisées font trembler leur contenu entre une perte du visible ou sa difficulté à être effective. D’autres, saturées, perdent leur formes analogiques ou n’en révèlent qu’une partie. Il faut aussi forcer le regard sur ces petits formats, comme si la trace photochimique -prétendue vérification du réel- n’offrait de sens qu’en fonction d’un désir et en vertu non pas d’une seule image, mais de l’ensemble.
De même, les images de la vidéo passent d’un écran à l’autre et vibrent selon la musique accordées aux voix.

Enfin, les photographies couleurs planifient leur sujet dans une sorte d’anonymat, sans doute en réponse au noir et blanc « tout de suite affecté » selon Oan.
Allant et venant de la précision à l’évaporation des formes, ces images sont donc relatives, selon des conditions tonales, formelles, iconographiques, sonores, dans une circulation du regard qui vaut pour celle du sens. Dans ce mouvement « très dilaté et qui se ressert », tel que le décrit l’artiste, nous pourrions déceler alors la formule d’une probable narration.

En effet, si, d’après Oan, « la narration sert à affecter l’image », elle serait dans ce cas le fait d’un va-et-vient entre la chose visible et la chose linguistique, l’intuition et la pensée, façonné selon le mouvement de l’unité vers le multiple, comme il en est de sa démarche créative ou de la composition musicale que l’artiste travaille aussi. En l’occurrence, lorsqu’il évoque la photographie, il exprime « un acte inconscient, une intuition ». Chaque tirage relève d’un travail autonome, et cet image seule témoignerait encore « d’un plaisir, d’une sensation ». Ensuite, « cette structure inconsciente se révèle dans la multiplicité » qui lui permet de « dégager des structures visuelles… faire des réseaux…mettre en contacte », car, « il faut une image à côté ou dans la tête pour qu’il y est une circulation possible ».

Il conclue ainsi sur ce désir « (d’)agrandir l’espace » suivant « l’idée d’une étendue…d’un éclatement infini » et sur cette volonté de « lier le plaisir direct en même temps qu’une circulation du sens ».
Alors, il nous reste cette évocation de lieux multiples qui suggèrent le voyage, la traversée de lieux -comme les images de la vidéo qui passent d’un moniteur à l’autre-, avec des rencontres, des impressions en forme d’images, des accidents -dans le sens de ce qui n’est pas prévisible- et ce sentiment qui nous soulève lors de toute action de l’esprit sur ces faits, selon des courts-circuits temporels qui concourent à étendre le présent effectif -comme le son de la vidéo crée une étendue des images- en ce que l’artiste nomme « un équilibre à plat dans la durée ».

Nous sommes finalement reconduit au fait de la création, à cette magnifique émotion d’un élargissement de l’espace que le temps lui-même, dans sa continuité, suspend dans un magma structurant des liens aux multiples possibilités. Pour exemple : le voyage comme œuvre, comme image, comme musique, comme voix, comme temps.

Stéphane Léger

Diplômes 97
École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris
13, quai Malaquais, Paris 6e
jusqu’au 19 avril 1998, tous les jours sauf le lundi, de 13h à 19 h

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