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« La grandeur d’une œuvre plastique réside dans le sens qu’elle produit », ce propos de J.Kerbrat risque d’étonner les plus hermétiques à la création contemporaine, celle qu’on dit froide, épuisée, nombriliste, etc. Ainsi, lorsqu’il conduit la sculpture sur une interrogation du « rapport de l’être au lieu », il n’échappe pas aux questions que sous-tendent nombre de démarches actuelles, à savoir sur la façon d’appréhender l’espace, son contenu, comme métaphore sur notre prétendue connaissance de la réalité. Il faut alors accepter l’entrave aux consensus prédéterminant la vision des choses de notre Monde, soumis à la précarité de la perception qui ne se limite pas au seul fait optique et scientifique, mais convient de notre affect sous l’égide de la mémoire et du processus intellect qui s’en suit. C’est ainsi que l’on peut appréhender sa sculpture murale, sorte de haut-relief.

Elle est formée d’une série de tiroirs en métal galvanisé contenant des plaques de marbre sur lesquelles sont gravées des photographies et des textes alternant avec d’autres plaques à même le mur, où sont inscrits des index.

Dans son ensemble, la pièce semble vouée à une commémoration. Elle ne révèle que les figures paisibles des photographies – objet banal du souvenir – de temps heureux ou insouciants. Confrontées au marbre et au métal qui les supportent ou les entourent -matériaux liés au culte mortuaire – cette paix affronte une sorte de mélancolie déchirante, ambiguë : la disparition, la mort, l’éphémère. Proche, l’effet se métamorphose, les figures tendent à disparaître dans les pointillés de la trame qui les compose, forçant le regard sur ce qui n’était que l’ombre d’une matière a priori, les textes gravés. De l’éclat du souvenir personnel surgit la pesanteur d’un propos que l’on aurait crut des déclinaisons affectives sur les prétendus disparus, mais qui sont en fait des extraits théoriques et pratiques sur les chambres à gaz par les scientifiques nazis. La confrontation est sans retour, elle force au doute, au choix, celui de revenir à l’évidence de l’image, ou de se confronter à l’ineffable qu’il faut traduire dans un effort de lecture et de la pensée. Aucun pas en arrière n’est admis sans une fuite du regard, sans une prise de conscience des faits qui nous sont maintenant connus. Effort aussi pour rendre visible les index gravés mais fondus dans le blanc du marbre qui les supporte, une liste de scientifiques et d’universitaires allemands au service de cette « science de mort » en toute conscience, cette « Tödliche wissenchaft ». Un paradoxe cette préciosité pour ces disciples de la mort ? Celui de l’Histoire sans doute, mais les noms disparaissent à nouveau selon la direction de la lumière, dans l’attente d’une autre mémoire qu’on aurait pu écrire. Car on n’honore pas la mémoire de ceux qui tuent. Aussi, le blanc ne vaut pas pour sa virginité, si chez certains il marque le deuil, il voile ici les nommés. Ils font définitivement parti du souvenir, pour qu’ils y restent, qu’il n’y est pas de retour dans les faits et tout mettre en œuvre pour.

Or, la prise de conscience révèle une ambiguïté provocatrice – lorsque le quotidien des photographies côtoie l’incommensurable – comme celle présente chez les personnages de Kundera, toujours en confrontation à leur « insoutenable légèreté » remise en cause face aux atrocités de l’universel auxquels ils appartiennent, l’Humanité. Kundera ne propose jamais de solution, de choix, comme s’il fallait inévitablement vivre avec les deux, donc avec cette pesanteur, inexorablement

J.Kerbrat appelle ici à notre responsabilité face à des faits trop vite comprimés dans le seul épuisement de la mémoire collective souvent réduite à une vague idée par la normalisation du dirigisme historique. Pourtant, certains relèvent de l’horreur au sens où ils narguent les limites de notre entendement préservé des souffrances et des doutes par lâcheté ou par « l’attitude convenue du corps social quand celui-ci est confronté à des situations extrêmes et qu’il ne trouve de réponse que dans l’expression ulcérée de son impuissance à les résoudre » selon Philippe Piguet

Ainsi, la justice et ses acolytes télévisuels, à l’heure d’un procès qui relève plus du théâtre médiatique que de la conscience humaniste, pourraient se nourrir ici de clairvoyance et d’humilité. Statuer sur un crime, quel qu’il soit, demande ce que Kerbrat force à révéler en nous et qui éveille notre responsabilité : cette « conscience de la mort », de ceux qui la donnent comme de ceux qui la jugent.

Stéphane Léger

(1) Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Folio, Gallimard, 1989

(2) Philippe Piguet, Jean Kerbrat, Art Press Juillet-Août 1993

REMISE EN FORME – exposition collective sur une proposition de Liliana Albertazzi
Galerie Xippas – 108, rue Vielle-du-temple, 75003 Paris
Tel : 01 40 27 05 55 – Fax : 01 40 27 07 16
Jusqu’au 31 janvier 1998
(complément d’information sur les artistes en consultation au sous-sol, sur demande auprès de Johana Fontaine)

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