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C’est un pacte, il faut en passer par là. Pour un concert de G. Love & Special Sauce, le public doit signer au bas de la feuille, ravaler ses principes et accepter pas mal de détails embarrassants. Tout le monde sans exception. Ce jeune mod ténébreux, en parka kaki et chemise blanche, par exemple, est venu entendre l’un des meilleurs groupes soul qui soit, de la musique classe et frime, une sorte de Green Onions sans orgue Hammond. Mais il lui faudra aussi se fader d’éreintants solos de contrebasse. Derrière lui, un type feuillette Jazz Magazine. Ses intentions sont claires. Mais supportera-t-il que le beau garçon au chant vole la vedette « aux vrais musiciens » ? A l’autre bout de la salle, une armée de jeunes filles technoïdes, avec des nombrils métallisés, ont envie de danser. Ok, mais il faudra en passer par des solos de guitare blues. « You can’t always get what you want », avait prévenu oncle Jagger. Le groupe parfait n’existe pour personne. Pourtant…

Vers le cinquième morceau, la sauce spéciale prend d’un coup, mettant tout le monde d’accord. La batterie se fait plus 4/4 qu’à l’accoutumée, le son se fond en une petite boule de nerfs et G. Love lance les hostilités : « Are you ready people ? » Nous le sommes, tous convaincus de la vitalité de cette fusion (le mot horrible est lâché.) Tout est devenu clair, après les hésitations du début. La formule n’a pourtant pas bougé d’un pouce. G. Love délivre ses riffs avec un magnifique son clair de Gibson, soutenu par une section rythmique capable d’évoquer les Meters, Elvin Jones, la Tamla Motown ou même, pourquoi pas, Led Zeppelin. Le niveau sonore, incroyablement bas, scotche le public à la scène. Comme si la moindre hausse de volume annonçait un break encore plus funky que le précédent. Les beaux arrangements du fantastique dernier album Philadelphonic (tout de même nettement plus dansant que Midnite vultures, non ?) sont un peu mis au rancart au profit du groove. Seules restent les harmonies vocales, parfaites. Et une version terrible de Numbers.

Sur sa lancée, G Love annonce qu’il va jouer toute la nuit : il ne pourra pas, pressé par on ne sait qui ! Ah, Paris, ravissant champ de ruines, plus mort que Pompéi. Il enfile tout de même quelques perles acoustiques, un reggae, et enlace le Season of the witch de Donovan, immense chanson. En sortant, le jeune mod sourit, suant, convaincu d’avoir assisté à un grand concert soul. Les techno-girls, cheveux plaqués sur le front par plus de deux heures de funk, assurent avoir vu sortir le chanteur. Le lecteur de Jazz Magazine tapote un rythme compliqué sur ses cuisses, en rappant d’une voix discrète. On finit son verre. Le taxi s’immobilise. Avant de creuser les sièges de la Mercedes, on jurerait voir Curtis Mayfield nous saluer d’un geste de la main, en sifflotant Shy girl.

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