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3
sur 5

Le label allemand Compost a eu une assez bonne idée de compilation en demandant à quatre personnalités du monde de la musique (plutôt electro et clubbing, mais pas seulement des musiciens a priori) de choisir leurs quatre titres préférés de tous les temps (« alltime favourite tracks »). Après deux compiles un peu poussives de remixes d’Ennio Moriccone, on apprécie venant de Compost ce disque Nick Hornbien, agrémenté d’une pochette pop-arty très jolie, pour ses deux qualités : la promesse de découvertes éclectiques et le plaisir curieux de connaître plus intimement des artistes, à travers les disques qui les ont formés. Cependant, le disque a « les défauts de ses qualités » comme on dit : trop d’éclectisme et de diversité tue un peu les singularités. Rien ne vaut finalement un bon Dj kicks.

Il n’empêche, ça commence plutôt bien avec les quatre choix de Dj Hell, patron de International Deejay Gigolo, qu’on ne présente plus, et qui quoique les titres en question ne soient pas mixés, semble avoir fait sa sélection selon des critères de Dj (associations, complémentarité, progression) autant que d’affinités électives. Who needs sleep tonight des new-yorkais Silicon Soul, froid et synthétique, connut son heure de gloire en 1981 dans les clubs new-wave et gay new-yorkais, avant d’être réintroduit dans le monde de la nuit et remixé par Hell lui-même. Son invitation à rebrousse-poil percute le trés barré We are all prostitutes du Pop Group, free et noise avant l’heure (on est en 1979 et The Pop Group sort un album intitulé For how longer do we tolerate mass murder ?) et le classique Part-time punks ironique et désaccordé des fabuleux Television Personalities. Un autre standard, le très entendu et très chaud Elle et moi, de Max Berlin (le frère de Cerrone), entre Gainsbourg hachichin et Jean Yanne lounge-funk, complète une sélection très hype et plutôt post-punk donc.

Peter Kruder, dont le label G-Stone a bien des points communs avec Compost (tous deux à l’origine du downtempo, dira-t-on), s’est choisi quatre titres plus prévisibles dans une tonalité plutôt noire : un instru mid-tempo de Master Ace, sombre et lancinant, qui met en orbite le Film 2 de Grauzone (le premier groupe de Stéphane Eicher), ultra-répétitif, sinistre et bien no-wave comme 2004 aime. On zappe le titre dub sans intérêt du viennois Graf Hadik pour chiller sur le Always returning de Brian Eno et Daniel Lanois (un One more time à 60 bpms). Très, très loin du premier album acheté par Peter Kruder : Kung-fu fighting de Carl Douglas, selon ce qui est précisé dans les petites fiches signalétiques livrées avec le CD…

Michael Reinboth, fondateur de Compost, enchaîne aussi sec avec le Bamboo houses (1982) de David Sylvian et Ryuichi Sakamoto, très new-wave, très 80’s (« Real wonderful, fragile electronic pop »), puis un titre soul bien ringard de Mary Love-Comer, orienté foi chrétienne et tout le toutim (« Eternal life is in Jesus-Christ » fait partie du refrain…). On préférera Hector Rivera et son I want a chance for romance, mélange de Northern Soul et de latin-sound en une seule chanson, enlevée et second degré. C.O.D finit la sélection sur une reprise libre electro-old school du The Bottle de Gil Scott Heron. L’allemand Theo Thönnessen, membre de l’équipe de Djs Into-somethin’, est le quatrième larron de cette compilation. L’Indi de Egberto Gismonti est une tuerie brésilienne de 1976, aux confluents du jazz, de la bossa, avec des arrangements de cordes évoquant curieusement Morricone. Il poursuit sa sélection déterritorialisée avec In the light of the miracle, un titre de 8mn50 d’Arthur Russell, complètement éclaté, entre percussions samba, rythmique tribale, profondeur des réverbs, choeurs intempestifs et chant désincarné. Selon Thönnessen, le très à la mode Arthur Russell était le précurseur de la house d’aujourd’hui. C’est Gilles Peterson qui lui a fait découvrir l’artiste new-yorkais. On enchaîne d’ailleurs avec un chouette titre jazz de Nathan Davis bienvenue pour complexifier encore l’écoute de cette compilation, avant de se finir sur un Wonderland d’Alexander Hope / Blaze qui a plutôt mal vieilli (electro-jazz 90’s). Cette dernière sélection s’avérant particulièrement cohérente, même si l’ensemble du disque se découvre track by track.