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4
sur 5

Thundercat, c’est le blaze flamboyant et régressif du bassiste Stephen Bruner, fils du requin de studio Ronald Bruner (les Temptations, Diana Ross) et petit frère du batteur prodige Ronald Bruner Jr (un Grammy à l’âge de 26 ans avec le Stanley Clarke Band). Technicien prodigieux dès son plus jeune âge, il raconte avoir failli abandonné la musique pour les jeux vidéos quand un « vieil ami » de son père lui légua « sa vieille basse » ; le « vieil ami » s’appelant Michael Henderson le gamin a vite repris l’étude des plans de Pastorius et embarqué sur le même bateau que son frérot: rejoignant avec lui les Suicidal Tendencies tout juste reformés, il s’est aussi illustré avec plus ou moins de flamboyance derrière Snoop ou Erykah Badu. Ce qu’il vient faire sur ces pages ou celles de Pitchfork, avec ses plumes d’aigles dans les cheveux et sa basse six cordes ? Thundercat a aussi de la suite dans les idées, deux décennies de rap West Coast dans l’âme et des bonnes fréquentations. Outre son intégration au collectif Sa-Ra Creative Partners, il s’est ainsi retrouvé à seconder Steven « Flying Lotus » Ellison dans l’élaboration de son fantasme néo fusion: l’auditeur attentif se rappellera peut-être le solo de basse chouettement ostentatoire de « Pickled » ou les vocalises languissantes de « MmmHmm », sur Cosmogramma.

Sans surprise, FlyLo co-produit donc l’intégralité de The Golden age of apocalypse, et le sort sur son Brainfeeder de label ; mais outre sa patte un peu pataude de producteur (cette satanée compression pachyderme qui glue tous les sons sur le tympan), on ne saisit pas bien ce qu’il y fait (Stephen parle de collaboration symbiotique) . Car étrangement accompli pour un musicien de son âge (26 ans), Bruner possède d’emblée un cosmos de désirs et d’influences qui dépasse largement le cadre du tout venant post J Dilla de l’écurie Brainfeeder. Manifestement peu passionné par le sens de l’histoire, habité par le swag juvénile des virtuoses en pleine découverte de leur vigueur, il semble bricoler ses pistes au gré des vendettas dans ses disques préférés et des riffs que ses doigts l’autorisent à jouer : en l’occurrence le courant le plus black music de la fusion, qui joignait au cœur des années 70 l’Innervisions de Stevie Wonder, les outings solo de Stanley Clarke, les albums funk de Herbie Hancock et les tentations crossover de George Duke, auquel il rend explicitement hommage deux fois (d’abord en samplant For love (I come your friend) sur l’intro Hooooo puis en reprenant le morceau dans son intégralité). Et c’est bonnard, bien sûr, parce que c’est le seul courant de la fusion qui vaille le coup après 1973; surtout, c’est celui qui parle le plus directement au coeur nostalgique, ne serait-ce que pour la manière dont il a infusé tout un pan de la production audiovisuelle américaine des années 70 (on se rappelle le torrent d’idées qu’en tirait Max Tundra sur Parallax errors beheads you.

Pas théorique pour un sou, Thundercat semble pourtant se ficher pas mal de la portée onirique de ses manipulations et aborde son matériau psychique avec une exultation et une simplicité confondantes: loin du mécanisme electronica / fusion / R&B 70’s attendu, The Golden age of apocalypse déroule hommages et inventions dans un joyeux désordre certes moins inédit que celui de Squarepusher sur son récent Shobaleader one, mais aussi beaucoup plus réussi, bien plus habité. Ainsi si les idées ne se cristallisent pas toujours en mélodies mémorables, si les soli crâneurs ont parfois l’air de boucher les trous d’air, on laisse à chaque fois tourner le disque jusqu’à la fin, ébaubis par la faculté du Californien à rester dans les hauteurs malgré les gammes compliquées et le poids de l’histoire. A la manière de FlyLo bien sûr, de Shafiq Husayn ou du maître éternel Sun Ra, le bass hero juvénile joue beaucoup de notes mais sait filer son spleen et son amour des grandes espace, et envisage ses morceaux comme autant d’étendues astrales à ne surtout pas trop remplir, à laisser se distendre et s’emplir de lumière. S’il avait été allemand, s’il avait fait du mauvais krautrock, on aurait dit « kosmische ».

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