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sur 5

Spectrum Spools a beau être un tout jeune « projet éditorial », il fait déjà totalement corps avec son époque, comme s’il y avait tout compris. Rien d’étonnant à cela : derrière cette branche des Editions Mego, sous la casquette un peu grandiloquente de curator, on retrouve John Elliott d’Emeralds. Spectrum Spool, dont le nom est déjà tout un programme, est voué à faire circuler et se transformer les formes de l’underground post-noise directement branchées sur la mutation du krautrock en musique 100% synthétique. Agenda esthétique qu’Elliott remplit de diverses manières : en signant de toutes jeunes formations (Forma, Fabric, Container), en bookant ses propres projets et ceux de ses potes (Mist, Bee Mask) ou en jouant à l’apprenti archéologue parti exhumer des trésors dont personne ne soupçonnait l’existence.

C’est le cas de ces deux sorties. D’un côté Bee Mask, le moniker de Chris Madak, 20 ans à tout casser si l’on en croit les photos dénichées ça et là sur le web. De l’autre côté, Temporal Marauder, le nom donné par Joseph Raglani à la musique composée par Jean Logarin, Lissa Zukovich, Hans Schule et Max Tanguy au début des années 70. Entre les deux, près de quarante ans de musique électronique, d’aller-retours inouïs entre pop et avant-garde et d’hybridations entre musique savante et explorations mainstream. Les deux sorties forment une boucle à l’intérieur de laquelle on peut observe la musique se transformer, son histoire se répéter et l’ensemble tourner sur soi-même dans un mouvement de progrès dirigé en avant autant qu’en arrière.

L’histoire de Temporal marauder makes you feel tient à peu de choses près du miracle. Jean Logarin a étudié la musique avec Andrew Rudin et a ensuite été l’assistant de Max Tanguy, lui-même associé de Konrad Plank, producteur en vue à qui l’on doit quelques sorties d’Ash Ra Tempel, Cluster et Guru Guru. Tanguy et Logarin rencontrent Hans Schule, percussionniste fortuné qui propose de payer une série de sessions d’enregistrements dans le studio de Tanguy. Lissa Zukovich se joint au trio et les voilà qui enregistrent plusieurs heures de musique qui dormiront près de quarante ans sur des bandes DAT. Des années plus tard, Logarin transmet pourtant les dites bandes à Guerino Raglani, l’oncle d’un Joseph du même nom. Lequel flaire le bon coup, remonte la piste, effectue une sélection et un montage dans la masse des enregistrements et la propose à Spectrum Spools. Ca, c’est la version officielle. Quand on y regarde bien, elle a pourtant d’énormes allures de hoax : une histoire presque trop belle pour être vraie, un profil Facebook sorti de nulle part pour Jean Logarin, des noms introuvables malgré nos recherches. Tout laisse penser que le projet de Spectrum Spools – explorer le passé à la lumière du présent – exigeait qu’une de leur sortie soit constituée de bandes perdues depuis plusieurs décennies. Quitte à les fabriquer, enrobées d’une belle légende où disparaît l’identité réelle des musiciens.

Qu’à cela ne tienne : sans fin mot de l’histoire, écoutons ce disque comme s’il avait réellement été exhumé d’un long sommeil de quarante ans. Difficile alors de statuer sur les intentions du quartet. Leur musique ressemble bien à celle que pouvaient produire des maverick européens quand on leur donne quartier libre dans un grand studio, mais passé au travers du mastering et de l’intervention d’un musicien d’aujourd’hui, le projet n’a plus d’âge. Il reste un chaos de sons qui hésite entre la pure abstraction de synthèse, l’effort pré-noise quasi industriel et une manière de repenser le minimalisme américain en le couplant à un puissant désir de musique danceable, gorgée de percussions et de rythmiques binaires. On y sent surtout l’interaction pas toujours négociée entre les quatre musiciens, qui superposent à qui mieux mieux nappes saturées, gargouillis électroniques et boucles qui rappellent les sons d’alarme d’une Europe dont la mise à feu et à sang n’était, alors, pas si lointaine. Le charme de Temporal marauder makes you feel tient beaucoup aux atours bruts sous lesquels il est livré et à son refus de la composition. Chaque morceau opère comme la somme ultradense et pas vraiment réfléchie d’un ensemble de geste instrumentaux plus ou moins raffinés et lisibles : bruits de pulsar dont la période évolue, spirales au timbre instable, mélodies pulvérisées. Ce n’est pas un disque rétro-futuriste, encore moins revivaliste : c’est un fragment authentique de musique passée, telle qu’en elle-même le présent la change. C’est beau, étrange et addictif.

Quelque part sur cette même boucle temporelle, Bee Mask intrigue moins mais promet beaucoup. Elegy beach friday, sélection de morceaux tirés de cassettes et de CD-R enregistrés entre 2003 et 2010, souffre un peu de son hétérogénéité. Forcément incomplet, tant la discographie de Chris Madak est déjà abondante, ce choix semble dispersé plus qu’uni. On y trouve de grands raz de marée psycho-synthétiques un peu attendus (Deducted from your share in paradise) à côté de pièces nettement plus free / concrete / whatever (How to live in a smashed state) qui témoignent d’une approche peu conventionnelle du bruit. A côté des râles flippants de l’excellent Canzoni dal laboratorio del silenzio cosmico, probablement l’un des disques les plus weirdos du début de l’année, Elegy for beach fridaydessine une palette convaincante des talents de Madak, aussi habile à broder le parasite sonore indéfinissable qu’à ouvrir l’espace sonore à coups de clochettes et de guitares ou faire monter en régime arpégiateurs et patchs MSP. Le plus engageant est surtout la bonne nouvelle dont témoigne ce disque : quelque part entre Northampton, New York et Portland, une bande de kids débrouillards et inventifs fourbissent leurs armes pour prendre d’assaut l’underground US et inonder le marché de leur drogue à la fois originale et surréférencée. Il n’en faut pas davantage pour nous ouvrir l’appétit.

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