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Swans, faut-il encore le rappeler, est cette entité sonore qui jaillit dans le New York interlope des années 80, incarnant la branche la plus abrasive de la mouvance no wave, aux côtés de DNA, Mars, Teenage Jesus, Theoretical Girls ou Sonic Youth. Une radicalisation du rock réduit à son essence la plus primale, un blues atonal poussé au paroxysme de son volume sonore et une esthétique torturée sublimant l’abjection, la violence et la négativité. Né sur les cendres de l’éphémère Circus Mort, Swans apparaît comme une formation sans précédent qui développe une forme d’auto-cannibalisme, alimentée aussi bien par le passé de son leader Michael Gira (fugue en Europe, trafic de dope, taule en Israël…) que par la violence du Lower East Side dans laquelle le groupe est immergé tout au long des années 1980. Pour situer l’ambiance: Dope, Guns’n fucking in the streets plutôt que le New York actuel des hipsters pâlichons. Swans acquiert très vite une réputation de « groupe qui vide les salles » à travers des performances assourdissantes frôlant le body art. Swans est à New York ce que Throbbing Gristle est à Londres ou Einstürzende Neubauten à Berlin. Pas forcément très agréable ni accueillant de prime abord, ce « rituel du bruit » engendre au demeurant une forme d’autodétermination rétive à tous les préceptes de l’industrie musicale. D’abord, il y a la puissance écrasante de la rythmique, lourde comme une enclume écrasée contre le sol, et ces riffs heavy métal au ralenti qui viennent se fracasser contre les enceintes, anticipant Sunn O))) avec près de trente ans d’avance. Ensuite, ces paroles féroces, vociférées comme des mantras par un Gira en transe, piétinant tous les tabous (à lire absolument: son recueil de nouvelles La Bouche de Francis Bacon, publié en France en 2003 par Laurence Viallet). Et surtout, cette quête de l’extase à travers une violence viscérale, en guise d’exutoire à tous les traumatismes de l’existence infligés par la saloperie humaine, celle qui dispense mensonge, avidité et hypocrisie. Chaque titre d’album posséde alors l’impact d’un slogan publicitaire renversé en négatif, dont émane un sentiment d’attraction-répulsion : Filth en 1983, Cop en 1984, Greed en 1986. La catharsis selon les Swans, ou comment soigner ses névroses en appliquant la méthode Coué.

En dépit de cette réputation de groupe « pas aimable du tout », inversement proportionnelle à leur charisme de têtes brûlées, la bande à Gira n’a jamais cessé de fasciner l’underground et bien au-delà. Pour dissiper le malentendu qui entoure leur réputation, Gira tient à mettre les points sur les « i » : Swans utilise la puissance du son à des fins de transcendance et vise avant tout la pureté des émotions, et non une quelconque pose provocatrice qui alimentera par la suite le genre « industriel » dont il n’a que faire. En1987, à partir de Children of God, Swans emprunte une nouvelle voie, plus acoustique, qui s’affirme au commencement des années 1990 avec la création du label Young God. Définitivement à part, Swans finit par être éclipsé par une concurrence grunge ou indie-rock plus conventionnelle. Le groupe, qui refuse tout compromis et rejette tout effet de mode, finit par se mordre la queue et signe de lui-même son certificat de décès: Swans are dead en 1998. S’ensuit une carrière en dents de scie pour Gira. Bon an mal an, il persévère avec sa compagne Jarboe, alternativement sous le nom Angels of Light et World of Skin, ou dans un registre plus dur avec Body Haters. S’il s’acquitte du volume sonore surpuissant qui a fini par le mener à l’impasse, Gira révèle un talent de songwriter à la voix plus sombre que le cul de la galaxie, payant son tribut aussi bien à Ian Curtis (une reprise pas très heureuse de Love wll tear us apart) qu’à Bob Dylan et au blues du Mississipi. Son label Young God, autogéré de A à Z, signe dans la foulée une poignée d’artistes folk qui feront beaucoup parler d’eux: Devendra Banhart, Akron / Family, Lisa Germano, Wooden Wand ou James Blackshaw. Une direction acoustique pour le moins inattendue qui déconcerte ses fans de la première heure, mais qui révèle un artiste complet, fuyant les étiquettes. Surtout celle de crooner batcave qui lui colle à la peau.

Un hiatus de quinze ans sépare Swans are dead de la résurrection en 2010, avec un album colossal qui les replace sur le devant de la scène. My father will guide me up a rope to the sky, encensé à juste titre par la critique, érige Gira en héritier postpunk de Johnny Cash et de la tradition littéraire Southern Gothic. Réfugié à la campagne, celui-ci semble avoir exorcisé ses démons du passé, sans rien avoir perdu de sa rage épidermique. Avec The Seer, il réapparaît coiffé d’un stetson, le charisme intact, entouré d’un big band de premier choix. Outre les membres originels, on y retrouve son ex-compagne Jarboe, Karen O des Yeah Yeah Yeahs, le musicien électronique Ben Frost, des membres de Low et Akron / Family, un ancien Cop Shoot Cop ainsi que Grasshopper, ex-guitariste de Mercury Rev. Aboutissement de trente ans de carrière comme il l’affirme lui-même, The Seer condense toutes les obsessions du groupe en cent vingt minutes de musique d’une densité quasi-surnaturelle. Emprunte d’un lyrisme faulknerien et d’une ferveur mystique (les scansions de Gira s’apparentent presque à celles d’un prédicateur possédé), la musique des Swans redouble d’intensité et se segmente en amples mouvements, trouvant la jonction idéale entre le noise primal de leur période no wave et le lyrisme échevelé d’Angels of Light. Consécutif à une tournée dans la foulée qui avait mis KO plus d’un auditeur (120db, ça ébouriffe), les deux heures de The Seer sont une invitation au voyage au-dessous du volcan, une expérience d’immersion qui restitue à la musique toute sa faculté de transcendance.

The Seer serpente dans les méandres d’un post-rock tellurique, avec en son coeur un morceau-titre de trente-deux minutes qui agit sur l’organisme comme un véritable accumulateur d’orgone. Habité par une fougue épique qu’on n’avait pas ressentie depuis belle lurette, les morceaux-phares du disque (The Seer, donc, mais aussi Avatar ou The Apostate) sont bâtis avec la robustesse d’un échafaudage et s’échelonnent graduellement comme les scènes d’un film imaginaire: un drone ténu en crescendo insuffle l’ambiance, avant l’irruption de déflagrations rythmiques qui punchent au plexus et emportent vers un seuil ultime d’intensité, avant de prendre une nouvelle bifurcation dans la dernière ligne droite. On pense aux montées en puissance de Glenn Branca, à la drone-music de La Monte Young, aux plaines désertiques des premiers Earth. Il irradie un sentiment de triomphe dans ces ascensions dionysiaques, pulvérisant toute la gamme des émotions. Le reste de l’album, tout aussi scotchant, alterne entre moments de grâce (The Wolf, The Daughter brings the water ou Song for a warrior, emmené par le chant suave de Karen O), krautrock hypersexué (Mother of the world, The Seer returns) ou ambient cinématique dérivant vers une balade country qui réconcilie avec le monde (A Piece of the sky). Le (faux-)calme revient toujours après la tempête, aussi radieux qu’une aurore sur le Kilimandjaro.

On ne peut s’empêcher de penser que c’est ce que devrait aujourd’hui posséder toute musique digne de ce nom: un sentiment d’urgence et de libération, une intensité extrême des sensations qui assaillent l’échine, une certaine vision du monde hors du carcan préfabriqué de la pop. D’une vigueur intacte après plus de trente ans d’existence, Swans remet les compteurs à zéro à chacune de ses incarnations et s’impose comme un monument de la musique contemporaine. N’attendez pas trente autres années pour les découvrir et foncez les voir en concert le 19 novembre 2012 au Trabendo : vous en sortirez aussi béats et lessivés qu’après un orgasme.

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