Ecouter La virée pour la première fois est une expérience hautement jubilatoire en cela que cette expérience est absolument égarante et que c’est devenu bien rare.

Jouissance immédiate (ça dodeline, excite, envoie des décharges dans la nuque et dans les membres) doublée d’une foule de questions saugrenues qui assaille l’occiput: d’où diable est-ce que ça chante, depuis quel âge, quel espace, quel territoire? D’où vient cette langue de feu, ce sabir extra-terrestre serpentant entre les mesures comme la couleuvre entre les pierres? Qu’est-ce qui motive au juste ce somnambulique entrelacement de bandes fondues criblées d’éclats sonores abrasifs, de drones trapus comme autant de crapauds bourdonnant de cauchemars, cet assemblage sèchement psychédélique de cordes molles et d’angles abrupts, de mélodies marmonnées au coin d’un berceau électronique qui va sa cadence de travers, de faux field recordings (?) catapultés dans un vaste réseaux de signes phosphorescents, de violons que l’archet brusque assassine (ici, l’on joue à la manière montagnarde des meilleurs égorgeurs).

Ecouter pour la première fois le disque de Sourdure crée des hallucinations (véritable tohu-bohu d’apparitions spectrales disparates évoquant à tort ou à raison Ghédalia Tazartès, Francis Bebey ou Alasdair Galbraith, jetées les unes contre les autres) donne le vertige, et ouvre l’appétit.

Renseignés, on se réjouit d’apprendre que tout ça est le fait d’Ernest Bergez, déjà repéré au sein du duo techno Kaumwald, qu’il s’agit de chansons et de musiques traditionnelles du Massif Central, poussées dans leur Occitan d’origine au beau milieu d’un champ magnétique inouï, opérant à la grâce de branchements abscons (du câble en pagaille, de la pédale en veux-tu en v’la le double, du circuit niqué , du processeur flingué, ce genre d’euphorisants), compliqués de mesures impaires à compter comme on compte les moutons électriques, et propulsé sous la forme d’une espèce de techno archaïque écorchée comme on disait, au surin d’un violon délinquant.

Aussi, on repère dans les crédits quelques invités dont la présence ravira le connaisseur (le génial Elg mais aussi Jacques Puech, membre de Faune, compagnon de route du vielleux nucléaire Yann Gourdon au sein du collectif La Nòvia…) et on commence à y voir (un peu plus) clair.

Insistons sur le fait que les thèmes, rengaines, rythmes et mélodies ici déployées (puisées dans la malle à double fond du répertoire traditionnel puis décapées, désossées, cannibalisées) sont en soi tout bonnement renversants. Airs tenaces, aussi ravissants qu’inquiétants, tricotant d’énigmatiques histoires dans les coulisses mal éclairées de la poésie des troubadours, très souplement articulées dans le bois vert de l’occitan, ils offrent la plus merveilleuse occasion d’entendre de la chanson française comme une langue étrangère, très ancienne et très neuve, magnétique en diable. Loin d’en émousser le tranchant primitif, Sourdure les chante avec la même rugosité tendre, la même franchise affolée, qu’on entend dans les versions enregistrées naguère dans les cours de ferme et les cuisines par quelques collecteurs émérites – pour en savoir plus, on peut se reporter aux anthologies disponibles, notamment le beau coffret paru chez Frémeaux et associés sous la direction de Guillaume Veillet, peut-être notre anthologie d’Harry Smith à nous.

Si le traitement salissant qu’il leur impose ensuite, à coups de greffes et d’expérimentations sauvages (à la fois mécanicien, chimiste et botaniste, Ernest Bergez branche et débranche, déboulonne et re-boulonne, compare et fait pousser, mélange les fluides et observe les précipités) s’en tenait à produire quelques hybrides inédits et monstrueux, ce serait déjà remarquable. Mais ce qui se joue ici va plus loin. Ce qui se joue ici c’est que nous est révélé ce qui déjà de la transe technoïde, du psychédélisme aride, de la pop oblique était originellement contenue dans ce répertoire populaire éblouissant. Ce qui nous est révélé ici est ce qui battait, sans que nous le réalisions pleinement, de poétique, d’exorcisant, de frénétique et d’éternel dans ces musiques modernes que nous pensions parfois à tort résulter catégoriquement de tables rases. Si Sourdure procède à de nombreux collages entre les genres (parfois gratuits, donc violents et en cela réjouissants) c’est avant tout pour mettre à jour les correspondances souterraines entre ces genres que nous croyions étanches et partant, organiser d’inopinés jaillissements d’ étincelles et charpenter de nouveaux paysages. Autant de propositions fécondes où il nous sera loisible d’augmenter notre mémoire en même temps que d’envisager le futur avec un peu plus d’enthousiasme qu’il ne nous était promis.


Avec son maigre groove élastique, ses ritournelles brutales chargées de tension, de débordements imprévisibles et de fulgurances, ses stridences et ses textures salingues, sa frénésie gamine de hachures, ses africaneries imaginaires, son barda de micro-machins grossis à la loupe (et cramés idem) La virée, qui vient de paraitre à la bonne enseigne du label Tanzprocesz, est un disque de laboratoire teigneux, qui fleure la cervelle, le foutre et la betterave, un disque de laboratoire qui tape du pied dans la grange et adresse des pneumatiques à saturne. C’est un disque promis à toutes les gloires, tous les bons plaisirs, et on attend la suite impatiemment.