PARTAGER
3
sur 5

En tournant la page Institubes en 2011, Jean-Baptiste de Laubier est entré dans une nouvelle ère. La crise de l’industrie du disque qui fait rage a poussé les fondateurs (dont de Laubier ne faisait pas partie, malgré son implication) à mettre la clé sous la porte. On se souvient encore du communiqué en forme de notice conclusive pour l’époque, qui avait fait date comme il se doit. Ce n’est certes pas inédit dans le global soundscape actuel mais tout de même : plus question de produire de la musique comme papa, surtout à l’heure des voies rapides de l’information et des paysages dématérialisés et disloqués du monde virtuel. Rejeton de l’ère nouvelle, taillé pour résister aux conditions culturelles hostiles, le label Marble est co-fondé avec ses camarades orphelins d’Institubes, Bobmo et Surkin. Libéré des contraintes de la physique du disque, De Laubier peut donner à son projet Para One toute la vélocité nécessaire, la réactivité bondissante et transgenre qu’il méritait et que l’ordre nouveau appelait de ses voeux.

De Laubier n’a pas tort d’appeler Passion son disque pop en réaction à l’intériorité de ses récentes productions, du moins à leur cérébralité affichée (du séminal Epiphanie à l’ambient aquatique de la B.O. du film Naissance des pieuvres). La house music s’extravertit ici à outrance, regarde dans le rétroviseur sans une once de nostalgie et recycle tout en mélodies imparables. Passion est aussi ludique qu’un long trip nu-disco qui aurait gardé de lointaines racines IDM. Au milieu de kicks dubstep monstrueux et de voix sous vocoder tout de même assez vilaines, ce sont des pans entiers de l’histoire des musiques électroniques qui sont compressés dans son ADN, sous une forme fractale à l’intérieur de laquelle tous les contraires sont réconciliés : Larry Heard et Justice, Sheffield et Detroit, Motown et Institube, Missy Elliott et la minimal de Cologne. Réconciliés aussi l’élitisme et l’entertainment, ce qui a toujours été la marque de fabrique Para One et le credo d’Institubes. Déjà à l’époque de TTC, l’homme de l’ombre qu’il était alors branchait le hip-hop hexagonal à lunettes sur les breaks débonnaires et les décharges synthétiques d’Apex Twin et Autechre. Il n’est pas si différent aujourd’hui. Sauf que maintenant, la musique c’est de la manipulation de cellules souches. Passion, disque pop et mutant, sait donc quel langage il doit adresser à la foule branchée (dans tous les sens du terme) : un langage de la formule, de l’artifice pur. Son vocabulaire est plus clinquant que jamais.

Titre après titre, de Laubier aligne en accéléré beats héroïques et kaléidoscopes bidouilleurs avec un sérieux affecté et un style fédérateur, qui reste parfois pompier en dépit des efforts de déflation affichés. Pas de place au hasard ici : le producteur français vise sans cesse une efficacité optimale, quitte à laisser l’auditeur sur le carreau. De Laubier n’est pourtant jamais aussi bon que lorsqu’il assouplit sa formule et que sa cybernétique musicale devient plutôt mécanique des fluides. On garde ainsi à l’esprit les deux formidables titres d’ouverture, le michael-mannien Ice cold et l’origami digital Wake me up, qui justifient à eux seuls d’écouter ce disque.

En somme, le recyclage du passé analogique des musiques électroniques via les méthodes de productions numériques, semble atteindre sur Passion un climax, un point de non retour où tout se désintègre, comme fatalement, dans une pop lubrifiée pour robots. Dans ce passage au travers de la stratosphère électronique, la musique perd de cette désinvolture et de cette motilité qui, il y a quelques mois à peine, changeaient les expériences du cinglé NHK’Koyxen sur son Dance classics, vol. 1 en mobiles d’une légèreté salvatrice.