5
sur 5

On peut le dire maintenant: jugée à l’aune de leurs prestations live, la jeune production discographique des montréalais de Ought laissait vaguement frustré, malgré la fougue et l’excellence d’écriture. Sun Coming Down vient balayer ce tout petit malentendu. Pour les avoir découverts sur scène, celle d’un bar au fin fond du Québec pour la petite histoire, et ne s’en être pas vraiment remis, on attendait des disques de Ought qu’ils reproduisent le frisson inouï alors ressenti. Il aura fallu attendre ce second véritable album, après More Than Any Other Day (la fantastique Weather Song) et le EP Once More With Feeling, pour avoir la confirmation qu’on n’avait alors pas rêvé cette façon d’empiler au sein d’un même morceau toute l’histoire du punk et de ses ramifications, tout en gardant une décontraction altière de brailleurs cultivés.

Sun Coming Down est le disque où Ought donne tout: les coups de nuque de l’opener parfait Men For Miles, le romantisme dégoûté de Passionate Turn, l’agressivité de The Combo – pour ne citer que les trois premiers titres, sur huit morceaux (les compos sont par moments fleuves, mais l’album est serré) habités par les textes, à la fois directs et pleins de tiroirs, du guitariste-chanteur Tim Darcy. Comme un coup de poing au visage qui laisserait le souvenir d’une pluie fine, à moins que ce ne soit l’inverse.

De temps à autre, un disque nous rappelle que le rock-à-guitares donne encore du jus au XXIème siècle: c’est le Bitte Orca des Dirty Projectors, An Object de No Age et aujourd’hui ce Sun Coming Down. Des albums sus-cités, il est peut-être le plus rattaché au canon indie: on pense très fort à Sonic Youth (sur le morceau presque-titre, Sun’s Coming Down, souci du détail), et plus souvent encore à Pavement (au hasard, Celebration) ou The Fall. S’il joue d’une fausseté élégamment apprêtée, le chant ultra-marqué n’en revoie pas moins à d’historiques tessitures caverneuses, du Lou à l’iguane.

Toutes ces références, et finalement tout le punk jusqu’au post: autant d’influences qui devraient avoir dépassé la date de péremption en 2015. Tout le beau mystère de Ought réside justement dans cette sensation de jeunesse qui affleure dans le moindre motif, au moindre changement d’accord. C’est que leur château de cartes érudit manque constamment de s’écrouler, et se reconfigure plusieurs fois au sein de chaque chanson: la baraque ne tient plus debout, il y a urgence, bougeons ces murs. La tension qui se joue dans les compositions du groupe passe au premier plan, devant le côté brillant de leur facture: c’est en ne forçant pas l’admiration que Ought se révèle vraiment intelligent. Jeunesse anachronique et intelligence punk, les deux paradoxes de la bande.

Surtout, il y a ce qui pourrait bien rester leur marque de fabrique: ces virages de tempo osés et négociés à la perfection, accélérations ou décélérations qui, brusques ou progressives, dynamisent l’écoute et dynamitent les formats – à l’origine carrés –  de leurs morceaux. Ce brio cool et tendu n’a d’égal que la production exemplaire de Radwan Ghazi Moumneh. Le manitou du studio Hotel2Tango, producteur-phare de l’écurie Constellation et âme de Jerusalem In My Heart, signe cette fois encore un boulot parfait, laissant de l’air aux quatre cavaliers tout en enveloppant juste ce qu’il faut leurs déflagrations. Il faudra un jour dire, longuement, l’importance de ce sorcier en ce début de siècle.

Au cœur de l’album, en synthèse délayée mais parfaite de tant de qualités, trône la pièce maîtresse Beautiful Blue Sky, où Darcy évoque plus que jamais David Byrne, mais sans le singer – encore une fois, plus intelligemment que nombre de ses contemporains. Le pénultième On The Line, un des titres les plus audacieux ici, dévoile une facette peut-être encore plus personnelle du groupe, et laisse entrevoir une idée de la route à venir avant de terminer sur un Never Better moins en forme, en lieu et place d’un attendu bouquet final. On frôle de près le sans-faute, mais Ought n’a certainement pas encore sorti son chef-d’œuvre. Raison de plus pour les suivre assidûment, en se permettant les espoirs les plus fous.