4
sur 5

Le rap, par essence collectif, est plus excitant quand pratiqué par de fortes personnalités. Echappant aux catégories et possédant un phrasé immédiatement reconnaissable, des MCs comme Kool Keith, Busta Rhymes ou Ol’ Dirty Bastard combinent une optique « old school », où la tchatche fait l’homme, à un sens du burlesque et de l’image qui en fait de véritables super-héros. Après leur comic book -un jeu vidéo « Wu-Tang Clan » est d’ailleurs en préparation-, et si l’on trouve du hip-hop plus fin ou plus intelligent, peu d’albums récents nous ont autant enivré que ce deuxième opus du « vieux bâtard dégoûtant », une de ses plus intrigantes stars.

Ol’ Dirty Bastard, né Russel Jones, a connu bien des aventures. Qu’entre d’innombrables démêlés avec la justice (possession de drogues, infractions routières, menaces terroristes, etc.) et un programme de désintoxication il ait trouvé le temps d’enregistrer ce nouvel album est extraordinaire. Heureusement qu’il a le même avocat que OJ Simpson ! Forte tête donc, mais qui nous épargne tout discours hardcore au profit d’une déjante communicative, répliquant aux coups du sort par la fantaisie, avec un album aussi hilare que furibond, jamais pudibond. Un LP varié, explorant toutes les facettes du personnage, comme les photos du livret.
Sur la pochette, on le reconnaît à peine. Arborant une perruque Bootsy Collins, looké pompiste interstellaire tourné vers les étoiles, ODB semble prêt à décoller ou à recevoir une délégation d’aliens funky. Avec Cold blooded, reprise de Rick James (à qui il a l’air de vouloir voler le titre de Superfreak), il réussit magistralement son décollage, croisant des étoiles filantes comme Spookie pour atteindre une planète où synthés minimalistes et halètements lubriques se tournent autour. Got your money, incursion R’n’B avec la chanteuse Kelis, incorpore plus loin de jolis chœurs féminins.
Page suivante, on retrouve le bâtard familier : les yeux rougis, hilare, entre des jambes de femme, toujours aussi gourmand. Sur Dirt dog, la boucle de basse synthétique et son phrasé renvoient au LL Cool J dragueur, puis c’est l’explicite I want p***y, revendication à la Prince période string et imper. Le rap est affaire de jaillissement, de flow vital, et ODB prend plaisir à se répandre. Il s’est fait d’ailleurs fait jeter d’un hôtel parce qu’il se suspendait au balcon à poil…
Nouvelle photo : veste blanche et chemise ouverte sur un médaillon, posture nonchalante « je claque des doigts », élégance décontractée 70’s à la Marvin Gaye ou Curtis Mayfield. C’est ici le ODB classe, représenté par Good morning heartache, standard repris avec Lil’ Mo. La dernière photo du livret (assis en caleçon sur un lit, au naturel) colle aux morceaux les plus calmes comme Nigga please, au léger groove presque daisy age.
Enfin, au dos du CD, notre héros en plein éclat de rire. Après l’intro stupide et drôle de Recognize par le comédien/rappeur Chris Rock, ODB se décrit comme bourré du soir au matin à faire des claquettes dans les fêtes, et on le croit sur parole. « I wanna give a shoutout to the eskimos… and to the niggas playing my music in submarines » dédicace-t-il sur le frénétique I can’t wait, cousin du Rise de Busta Rhymes. « You’re a lunatic ! » crie une femme dans ce délire improvisé et euphorique comme presque tout l’album.

On taira les quelques morceaux moins intéressants, car l’essentiel est ailleurs : à la fois God et Dog, celui qui se fait maintenant appeler Big Baby Jesus est un messie. Ce nouveau Black Moses en cosmic slip nous rappelle la jouissive liberté qui fait qu’on aime le rap. Ivre, hagard, haletant, bégayant, éructant dans une douce folie, ODB brûle par les deux bouts : tête brûlée d’un côté, le feu au cul de l’autre, on espère juste qu’il ne ne va pas se consumer trop vite, car le rap a besoin de stars, et on est maintenant certains que quand Ol’ Dirty sera vraiment « old », il en sera le véritable Bukowski.

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