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4
sur 5

Où l’on retrouve le lyrisme du soprano de Steve Lacy (l’un des rares saxophonistes à se consacrer entièrement à un instrument que beaucoup d’autres utilisent surtout, clef commune -le si bémol- oblige, en complément du ténor) dans un stimulant contexte transatlantique, entre le virevoltant Daniel Humair (batterie) et le puissant Anthony Cox (contrebasse), lequel est d’ailleurs resté au studio La Buissonne quelques jours de plus pour y enregistrer, dans la foulée, un album solo (on y revient). Sur une majorité de thèmes originaux et trois reprises (Mal Waldron, Thelonious Monk et le « Maputo » de Louis Sclavis), le trio, solidement ancré sur la basse ample et véloce de Cox, peut laisser libre cours à un commun désir exploratoire : phrasé, couleurs contrastées (la marque des cymbales et tambours du batteur suisse), texture brute du son (Gérard de Haro, comme à l’accoutumée, est à la console), envols vers les espaces brûlants qu’aime à fréquenter Lacy lorsqu’il improvise. La rugosité de l’ensemble et la complexité du jeu nécessitent parfois un effort d’écoute soutenu, mais les richesses lyriques et poétiques de cette musique en trio inédite valent qu’on y consente.

Au terme des trois jours de session (fin mai 2002) et avant de regagner Minneapolis, Cox a prolongé l’aventure en enregistrant That and this, seul avec sa contrebasse. L’exercice est rare (Dave Holland, Miroslav Vitous, Joëlle Léandre, entre autres, s’y sont essayé), a pu donner lieu à de mémorables précédents littéraires (La Contrebasse, une pièce de Süskind interprétée, voici quelques années, par Jacques Villeret à Paris), et aboutit ici à un étonnant moment d’improvisation en seize morceaux où, une fois familiarisé avec les spécificités du projet (une monochromie qui surprend et, à la première écoute, peut rebuter), on plonge dans un autoportrait d’une grande originalité. Solidité et équilibre rythmique n’empêchent en rien le contrebassiste de faire preuve d’une grande élégance mélodique, avec des réminiscences blues et folk qui font la spécificité de son univers. Soit une voie singulière et inattendue pour découvrir plus avant la musique de l’un des piliers de la scène jazz américaine, au carrefour de l’avant-garde (Uri Caine) et des secousses du groove le plus efficace (Fred Wesley).

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